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La SFIO et l’appel antifasciste de Barbusse, 1929

samedi 2 novembre 2019, par René Merle

Du fossé de haine entre socialistes et communistes

Depuis la scission de la fin 1920, un fossé de haine sépare les "sociaux traîtres" de la S.F.I.O, demeurés dans la IIe Internationale, et les "moscoutaires" du P.C.F, membres de la IIe Internationale. Tout en dénonçant les dirigeants socialistes, le PCF lance constamment un appel au "Front unique" en direction des militants et électeurs socialistes, appel dénoncé par la direction de la S.F.I.O. Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que l’appel de Barbusse à la participation au premier Congrès international antifasciste a essuyé un refus catégorique des socialistes.
Le quotidien du Parti socialiste S.F.I.O. Le Populaire (13-3-29) le motive ainsi :

Une manœuvre de « Front unique »
Le Congrès « antifasciste » de Barbusse

Les Informations Internationales, éditées par le Secrétariat de l’Internationale Ouvrière Socialiste, publient le document suivant concernant le Congrès soi-disant antifasciste organisé à Paris [1] par les communistes :
« Lorsqu’il y a trois mois, Henri Barbusse lança sa première invitation au Congrès international Antifasciste qui devait se réunir les 9 et 10 mars à Berlin, tout de suite naquit le soupçon que le célèbre écrivain [2], en sa qualité d’adhérent au Parti communiste [3], s’était de nouveau mis au service de la manœuvre de front unique que les communistes ne cessent de mettre en scène.
Toute la marche de la propagande faite en vue de ce congrès n’a pas manqué de confirmer ce soupçon. L’entière organisation de cette manifestation a été exécutée d’après les méthodes si souvent expérimentées du député au Reichstag Willi Munzenberg et les articles qu’il a publiés dans la Correspondance internationale n’essaient pas même de dissimuler que c’est lui qui a pris en main la direction générale de cette manœuvre de front unique.
Tout comme pour les délégations en Russie, et pour d’autres organisations de ce genre, il s’est formé ces derniers moins des « comités » qui ne recrutent pas les seuls communistes, mais qui mettent en scène « le front unique » sous la direction communiste.
Les ouvriers « sans parti » qui jouissent actuellement d’une estime particulière chez les communistes, justement parce qu’ils n’adhèrent à aucune organisation, ou bien si possibles certains socialistes isolés qui n’ont pas nettement conscience de ce qui se passe, ou qui apprécient plus l’attrait d’un voyage comme « délégué » que les devoirs de discipline du parti, servent de comparses aux « comités antifascistes » pour représenter le « prolétariat » de la ville ou du pays en question.
Cette fois-ci, le truc a moins bien réussi que dans les cas précédents. Peu à peu, les méthodes munzenbergiennes de manœuvres de front unique se sont acquis une telle réputation que de moins en moins de socialistes conscients s’y laissent prendre. Il va sans dire que dans un mouvement mondial qui comprend des millions de partisans, il se retrouve toujours de nouveau des individus qui se laissent duper, mais Munzenberg ne sera guère satisfait de ses succès actuels. Le congrès qui se réunit à Berlin est une réunion de communistes et de bourgeois bien intentionnés qui se laissent toujours de nouveau attraper, d’après la célèbre recette de Munzenberg : mettre en tiers les "clubs des innocents".
Plusieurs organisations socialistes ont nettement précisé leur point de vue à cet égard. Le Comité directeur de la Social-démocratie autrichienne a publié dans l’Arbeiter-Zeitung de Vienne, du 20 février 1929, la communication suivante :
« Dans les entreprises et usines, les communistes invitent les ouvriers à former des « Comités antifascistes ». Ce n’est qu’une tentative nouvelle pour se servir des ouvriers socialdémocrates dans des buts de propagande communiste.
Aussi le Comité directeur de la social-démocratie autrichienne exhorte-t-il les camarades des deux sexes à ne pas prendre part à ces formations communistes.
Les dits Comités devraient, entre autres, nommer des délégations au Congrès antifasciste qui va se réunir le 10 mars à Berlin. Ce Congrès est également une manifestation communiste. L’Internationale Ouvrière Socialiste a refusé d’y participer. Notre Parti ne prendra donc pas part non plus. Le Comité directeurs est d’avis qu’il est inadmissible que des socialdémocrates autrichiens participent à un Congrès qui ne tend qu’à servir les fins du Parti communiste. »
Le refus des milices ouvrières : [4]
La Commission Internationale de défense contre le fascisme a également refusé de prendre part au Congrès de Berlin et a exposé comme suit les raisons de son refus :
« La Commission internationale de défense contre le fascisme, dont font partie la Milice de défense ouvrière autrichienne [5], l’étendard du Reich noir-rouge (Reichsbanner) [6], L’Union sportive et milice ouvrière de Lettonie [7], la Milice ouvrière belge [8] et des organisations analogues d’autres pays, a résolu, en accord avec toutes les organisations affiliées, de ne pas envoyer de délégués au Congrès antifasciste international qu’Henri Barbusse a convoqué à Berlin pour les 9 et 10 mars, parce que toutes les organisations adhérentes sont unanimes à voir dans le Congrès de Berlin une pure manœuvre communiste. »
D’après les informations reçues jusqu’à présent, pas une seule organisation affiliée à l’Internationale Ouvrière Socialiste n’est représentée au Congrès de Berlin. L’on nomme quelques socialistes isolés qui ont donné leur approbation au Congrès. Mais dans ces cas aussi, un examen plus précis révélera qui a réellement pris part au Congrès et, des aujourd’hui, il est clair qu’aucun des socialistes cités n’est allé à Berlin en qualité de délégué officiel de son parti.
Dans la période actuelle, la lutte contre le fascisme est un des devoirs essentiels de la classe ouvrière. L’Internationale Ouvrière Socialiste a déjà organisé plusieurs puissantes manifestations contre le fascisme et ne se lassera jamais de mener cette lutte. Rappelons l’immense démonstration qui eut lieu à l’occasion de l’inauguration du Monument Matteoti [9] à la Maison du Peuple de Bruxelles, le 11 septembre 1927, et la grande manifestation antifasciste du Congrès International Socialiste d’août 1928 [10], sans compter la lutte infatigable de tous les jours que l’Internationale Ouvrière Socialiste mène sans cesse contre le fascisme dans des meetings et dans la presse. L’entreprise des communistes à Berlin, qui peut faire aux naïfs l’impression d’un assaut en faveur des grands buts de la lutte antifasciste, n’est malheureusement que trop propre à discréditer cette lutte et à soutenir indirectement la position du fascisme au lieu de la miner."

Notes

[1En fait à Berlin

[2L’ouvrage autobiographique de Barbusse, Le Feu, journal d’une escouade, avait obtenu le prix Goncourt en 1916

[3Barbusse avait adhéré au Parti communiste en 1923

[4Eh oui, il y avait dans certains pays d’Europe des milices ouvrières socialistes... On imaginerait mal François Hollande en chef de milice ouvrière...

[5 En 1933, les conservateurs autrichiens avaient instauré un régime autoritaire, alors que le puissant parti socialiste (40% des suffrages) avait refusé de s’y opposer par la force. En février 1933, les milices conservatrices attaquent les locaux socialistes. Pendant plusieurs jours, les milices socialistes, renforcées par tous les courants du mouvement ouvrier, ripostent les armes à la main à l’agression. Elles sont écrasées par l’intervention de l’armée qui n’hésite pas à bombarder les quartiers ouvriers. La porte était ouverte à terme à la nazification.

[6 La République de Weimar avant remplacé le drapeau rouge blanc noir du Reich impérial par les trois couleurs de la Révolution allemande de 1848. Ce nouveau drapeau était refusé par les conservateurs et les militaristes, cependant que communistes et nazis (nationauxsocialistes !) arboraient le drapeau rouge. En 1924 est fondée la Reichsbanner Schwarz-Rot-Gold qui défend ce drapeau contre l’extrême droite et l’extrême gauche. Centristes, socialistes et syndicats en font partie.

[7socialistes et communistes opposaient au "sport bourgeois" un "sport ouvrier" considéré aussi comme un vecteur de conscientisation et de lutte ; ainsi en Lettonie.

[8 En 1926, le mouvement fascisant belge de l’Action nationale avait annoncé une marche sur Bruxelles. Violentant quelque peu la direction du Parti Ouvrier belge (réformiste), les jeunes socialistes se constituèrent en milice ouvrière. Des milliers de jeunes en uniforme et armés de triques défilèrent dans la capitale et les fascistes ne s’y frottèrent pas. photo

[9En juin 1924, le député socialiste italien Matteoti était assassiné par un commando fasciste. Socialistes et communistes ne se retrouvèrent pas unis dans la protestation internationale. En France, la SFIO refusa la proposition de Front unique. Cf. la première page de l’Humanité du 21 juin 1924 : "Front unique quand même... Malgré les chefs réformistes, le prolétariat manifestera en masse contre le fascisme assassin". Le gouvernement du Cartel des Gauches (soutenu par la SFIO) interdit la manifestation communiste dans Paris. Elle eut lieu au Pré Saint Gervais et fut violemment agressée par la police au moment de la dislocation.

[10À cette occasion, le très réformiste dirigeant socialiste belge Emile Vandervelde avait présenté le fascisme comme un mouvement ultra conservateur à tendance bonapartiste qui, s’il pouvait trouver un terrain favorable dans les États arriérés de l’Europe du Sud et des Balkans, ne pouvait véritablement s’implanter dans les démocraties modernes occidentales. Péril n’était vraiment en la demeure...

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