Categories

Accueil > À la recherche du temps perdu > Michel Clouscard, de la Tribu à la Cité, et à la guerre

Michel Clouscard, de la Tribu à la Cité, et à la guerre

mercredi 26 décembre 2018, par René Merle

De la perfection originelle à l’entropie

Je traitais hier de la suite des générations, dans un renouvellement à l’identique dans la succession des structures économico-politiques : Glaucos au seuil de la mort : du renouvellement des générations. Quid alors de ce supposé νοῦς, cette mystérieuse intelligence organisatrice qui, selon Anaxagore, a dominé le chaos initial, puis qui, selon Hegel, après bien d’autres, a permis l’avènement de l’État-raison ? Engels inscrivait peut-être imprudemment la naissance du capitalisme dans une logique évolutive immanente au cheminement de l’Humanité, alors que Marx, plus prudent, s’en tenait à l’étude critique du système capitaliste.
À cet égard, la réflexion du philosophe Michel Clouscard (1928-2009) est précieuse, qui, après sa réflexion sur la naissance de l’humanité : Michel Clouscard et « le héros de la praxis » s’interroge sur les causes initiales de la sortie de la « monade tribale » [1].

« C’est bien la perfection originelle qui condamne l’être à l’entropie. [2]. La relation à l’Autre (le relationnel), en son origine, il faut en convenir, est réciprocité heureuse, complétude, engendrement réciproque de l’exogamie et de l’endogamie.
Alors de développe la monade tribale, monde clos, « sans porte ni fenêtre ». Cette monade est par définition, radicale exclusion de l’autre tribu. L’endogamie n’est plus le moyen de la réciprocité, mais celui de l’exclusion. Le statut de l’endogamie (tribale) est fondamentalement contradictoire. Son rôle est décisif. Il est à a fois moyen d’inclusion de l’Autre dans le Même (exogamie clanique) et exclusion de l’Autre par le Même (de tribu à tribu). Cette ambiguïté du relationnel se constitue et se reproduit avant toute psychologisation. Celle-ci, si on la fait intervenir, doit être proposée selon cette ambiguïté constitutive du relationnel.

Nous tenons là les conditions d’un conflictuel qui, lorsqu’il se développera jusqu’au bout de sa logique, ne peut qu’en venir à la guerre.
C’est que la monadologie tribale est déjà, en son principe, pluralisme de l’être : les tribus. L’Être se redistribue, se manifeste en étants. Le Même est l’Autre ! Ce scandale logique est le principe du conflit ; car, alors, pourquoi les étants ne fusionnent pas, pour se confondre dans le Même ?
C’est qu’ils sont différents. À partir du Même, se développe la singularité de chaque étant. Celle-ci repose sur des particularités climatiques, géopolitiques, de situation stratégique, etc.

Mais, au-delà de ce circonstanciel, la singularité se fait irréductible par le système des totems et des tabous spécifiques à chaque tribu. Plus la menace de l’Autre (tribu) se manifeste, et plus ce système se réifie.
La monade tribale est bien un scandale logique : le Même est différent ! Autant de Mêmes, autant de singularités ! Le vertige logique et ontologique ne se traduit pas en école philosophique, mais en résolution guerrière.
C’est que chaque tribu est doublement menacée par l’autre tribu, menacée par un Autre qui est devenu totalement différent, porteur de la trahison intime du Même, et porteur du résultat maléfique de cette trahison. L’Autre devient l’ennemi, celui qui met en cause l’existence même de la tribu.

C’est la situation de la guerre civile du Même, de ce qu’il ne peut que devenir. Il ne peut y avoir conflit qu’à partir du tribalisme. Alors, les différences deviennent des concurrences. Chaque singularité se développe en tant que négation du Même originel et en tant que négation de l’autre singularité.
Cette situation condamne le tribalisme à une réification totale : chaque tribu, pour persévérer en son être, renforce sa singularité et, par conséquent, son opposition à l’autre tribu. L’ultra-conservatisme de l’exogamie clanique est le corollaire de cette transmutation de l’Autre en ennemi, en principe de négation. L’exogamie devenue conflit est la cause de l’étonnante pérennité du clanisme, d’une entropie qui conservera intact cet échange originel.

La Cité antique est la solution de la problématique posée par le tribalisme (et le second moment de la répétition entropique). La situation de guerre civile généralisée ne peut qu’en venir à la guerre hégémonique, totale, exterministe. La Cité antique résulte de l’annexion ou de l’élimination radicale des autres tribus. C’est le triomphe du tribalisme sur le tribalisme, d’une tribu sur les autres tribus. Alors, la mesure proposée – le système de la parenté, celui de l’endogamie tribale et de l’exogamie clanique – connaît un avatar essentiel, une restriction fondamentale. Si répétition il y a, elle doit composer avec le surgissement d’un autre système relationnel. Autrement dit, le principe répétitif doit tenir compte du développement, les deux termes se combinant même en complémentarité.

Mais tout cela « grâce » à la guerre ! Le développement alors, ne peut être que la guerre, celui de l’économie de guerre. Celle-ci est à la fois expression et règlement de la situation tribale – de son impasse conflictuelle – et « accession »… au mode de production esclavagiste ! La problématique du tribalisme trouve sa « solution définitive ». Le conflictuel « métaphysique », la guerre des étants, issu de la chute de l’être, accède à sa résolution économico-politique. La situation existentielle devient l’intentionnalité sur laquelle peuvent se greffer, se développer, les premiers éléments de l’économie politique. »

Notes

[1Michel Clouscard, Les chemins de la praxis. Fondements ontologiques du marxisme, Éditions Delga, 2015

[2Entropie : degré de désorganisation d’un système

Répondre à cet article