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Congrès ouvrier de 1876

mercredi 22 mai 2019, par René Merle

À la racine du binôme Syndicats - Partis ouvriers

Cet article n’a aucunement la prétention de révéler quoi que ce soit sur une période étudiée, presque à chaud dans les années 1890 (Léon de Seilhac, Fernand Pelloutier, etc.) et dans la seconde moitié du XXe siècle par des historiens majeurs (Édouard Doléans, Claude Willard, etc.). Je veux seulement ici fournir quelques éléments d’information, et surtout des documents, aux lecteurs de ce blog (et accessoirement aux étudiants en mal de copiés-collés).

la difficile renaissance

Peut-on encore parler de mouvement ouvrier au lendemain de la Commune ?
L’abominable saignée de la Semaine sanglante parisienne, et de ses lendemains (au moins 17000 prisonniers fusillés « à chaud », déportations massives, condamnations dans toute la France, et encore exécutions égrenées sur tout l’an 1871 - Crémieux fusillé à Marseille le 30 novembre 1871- et prolongées en 1872, exil de milliers de Communards ayant pu échapper à la répression), font que le mouvement ouvrier, si actif à la fin du Second Empire, semble définitivement anéanti.
D‘autant que, sous cette curieuse République dirigée par des ultra conservateurs et des monarchistes, cette terrible répression s’accompagne d’un maintien de l’état de siège et d’un arsenal législatif interdisant toute renaissance des associations ouvrières nées sous l’Empire. Le 14 mars 1872 l’Assemblée nationale vote une loi punissant de très lourdes peines l’affiliation à l’Internationale ouvrière (AIT), coupable « de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la religion ou du libre exercice des cultes. »
Rien ne paraît pouvoir s’opposer à la puissante association des syndicats patronaux (« Union nationale du commerce et de l’industrie »), qui fixe à son gré la durée et la rémunération du travail.
La presse est muselée, et la peur règne, mais le feu couve sous la cendre, ne serait-ce qu’en instinct de survie. Et le pouvoir le sent bien.
En témoignent le contrôle et l’étroite surveillance qu’il exerce sur les seules structures ouvrières encore existantes et reconnues : les chambres syndicales, structures strictement corporatives et locales, qui se proposent de promouvoir le progrès moral et matériel des travailleurs, notamment par l’enseignement professionnel, et l’encouragement aux initiatives mutuellistes et coopératives. Par conviction ou par prudence, il n’est pas question que les militants s’y réclament d’un quelconque affrontement frontal avec la patronat et le capital.
On ne s’étonnera pas de trouver à la direction de ces chambres nombre de militants mutuellistes et coopérateurs qui, à la fin de l’Empire, condamnant l’engagement révolutionnaire, s’affirmaient partisans de la conciliation entre capital et travail et refusaient la grève. Leur refus de participer à la Commune leur avait évité la répression.
Pour autant, s’ils rejetaient les thèses révolutionnaires, ils s’affirmaient toujours républicains. Ainsi une des figures marquantes des chambres syndicales, l’ouvrier boulanger et coopérateur parisien Jean Barberet (1837), soutient la politique républicaine de Gambetta et rédige à partir de 1873 le bulletin des associations ouvrières dans le courageux journal républicain radical le Rappel, d’Albert Barbieux, François Victor Hugo et d’Auguste Vacquerie, où il bataille notamment pour de vraies élections prudhommales.
Mais quand Barberet tente de regrouper les chambres syndicales parisiennes avec la création de la très sage « Union syndicale ouvrière », le mouvement est aussitôt interdit (28 août 1872). Il en ira de même en province, par exemple avec la condamnation de l’Union des Ouvriers sur Métaux de Lyon en 1874.
La victoire républicaine aux législatives de février mars 1876 va changer la donne. L’état de siège, qui obligeait les « syndicaux » à demander une autorisation préfectorale avant toute réunion, est levé le 4 avril 1876.
La presse se libère. Un nouveau journal radical et socialisant, La Tribune, organe républicain des questions démocratiques et sociales, (directeur de publication et rédacteur en chef F.-X. Trébois) lance alors l’idée d’un Congrès ouvrier, idée aussitôt reprise dans le milieu des chambres syndicales. Ainsi va se préparer le Congrès ouvrier des 2-10 octobre dans la salle de la rue d’Arras à Paris, que les « Communeux » exilés vont immédiatement qualifier péjorativement de « barberétiste ».
La composition du Comité d’initiative donne une bonne idée du milieu dans lequel l’idée avait pris corps : Mlle André, lingère ; Chabert, graveur ; Augustin Corbin, portefeuilliste ; Charles Delion, papetier-régleur ; Deville, bijoutier ; Eliézer, horloger ; Albert Gauttard, sculpteur ; Léon Guérin, facteur d’orgues et pianos ; Guillon, tailleur ; Vernet, mécanicien. C’est encore avant tout le monde de l’atelier traditionnel de la confection et des métiers d’art, complété par celui des petites entreprises en expansion de la mécanique.

Présentation du Congrès

Le grand journal populaire La Presse rend compte le 4 octobre de l’ouverture du Congrès, et note sa respectabilité :« Les délégués, tous en redingote, un seul portant une blouse bleue, causaient à mi-voix ».
Il donne ensuite le très sage rapport d’ouverture, prononcé par le tailleur Guillon, secrétaire, au nom de la commission d’initiative
« Citoyens et citoyennes, dit-il, c’est avec une légitime émotion que nous devons voir l’ouverture du premier Congrès ouvrier, où tous les travailleurs de France ont envoyé des délégués pour discuter leurs intérêts. Notre situation de salariés est terrible : l’organisation économique que nous a laissée l’ancien monde et qui se perpétue, est cause que l’ouvrier, malgré son amour du travail, malgré un labeur incessant, malgré les économies les plus strictes, éprouve les plus grandes difficultés à joindre (comme on le dit) les deux bouts. Il est toujours sous le triste spectacle des privations que doivent s’imposer sa femme et ses enfants ; et, lorsque survient la vieillesse, la maladie, l’infirmité, il est obligé de courber sa fierté, de comprimer ses sentiments d’homme libre, pour aller à l’hôpital, au bureau de bienfaisance, ou s’adresser à la charité publique.
C’est cet état de choses, citoyens, que nous voulons transformer ; ce que nous voulons, c’est faire que l’ouvrier laborieux ne manque jamais d’ouvrage, c’est que le prix du travail soit véritablement rémunérateur, c’est que l’ouvrier ait le moyens de s’assurer, pour le chômage, la maladie et la vieillesse. C’est dans le but de rechercher ces moyens que l’idée première du Congrès a été émise. Nous avons pensé que si tous les travailleurs pouvaient s’entendre, mettre en commun leurs aspirations, leurs projets, nous trouverons peut-être, au milieu des idées produites, celles dont l’application amènerait la solution de la question sociale, nous avons voulu également avec le Congrès, montrer à nos gouvernants, à nos classes dirigeantes qui se disputent et se battent pour s’emparer du gouvernement et s’y maintenir, qu’il y a dans le pays une fraction énorme de la population qui souffre, qui a soif de réformes, et dont on ne s’occupe pas assez.
Nous avons voulu, citoyens, que le Congrès fût exclusivement ouvrier, et chacun a compris de suite nos raisons [1]. Il ne faut pas l’oublier, tous les systèmes, toutes les utopies qu’on a reprochées aux travailleurs d’avoir, ne sont jamais venus d’eux ; tous émanaient de bourgeois, bien intentionnés sans doute, mais qui allaient chercher les remèdes à nos maux dans des idées et des élucubrations, au lieu de prendre conseil de nos besoins et de la réalité [2].
Si nous n’avions pas pris, comme mesure indispensable, qu’il fallait être ouvrier pour parler et voter dans le Congrès, nous aurions vu la répétition de ce qui s’est passé à une autre époque, c’est-à-dire des faiseurs de systèmes bourgeois qui seraient venus gêner nos débats et leur imposer un caractère que nous avons toujours repoussé. [3].
Il faut qu’on le sache bien : l’intention des travailleurs n’est pas de vouloir améliorer leur sort en dépouillant les autres. Ils veulent que les économistes, qui ne se préoccupent que des produits et pour lesquels l’homme n’est rien, considèrent également l’homme en même temps que le produit ; ils attendent de la nouvelle science économique toutes les améliorations qui consistent dans la solution de la question sociale.
L’idée du Congrès répond si bien aux besoins des travailleurs, qu’elle a parcouru le pays comme une traînée de poudre et qu’aujourd’hui, en moins de deux mois, nous sommes réunis 105 délégués des corporations des départements, et 225 de Paris ; nous pouvons dire que le premier Congrès ouvrier de France représente au moins onze cent mille travailleurs.
Nous remercions la presse, le citoyen Crémieux, qui nous ont aidés dans notre propagande féconde en vue du Congrès ; mais nous remercions surtout le journal la Tribune qui a soutenu notre cause avec un dévouement et une persévérance qu’on n’aurait pu trouver que dans un journal exclusivement ouvrier.
M. Guillon lit ensuite un projet de règlement soumis à l’approbation du congrès. Il énumère les questions à traiter : le travail des femmes ; les chambres syndicales : les conseils de prud’hommes ; l’apprentissage et l’enseignement professionnel ; la représentation directe du prolétariat au parlement ; les associations coopératives de consommation, de production et de crédit ; les caisses de retraite, d’assurances et des invalides du travail ; enfin l’association agricole et la nécessité des rapports entre les ouvriers de l’agriculture et ceux de l’industrie. »

Le rapport de l’ouvrier formier Malinvaud.

L’ouvrier formier (sabotier) Gérald Malinvaud (1851-1884), de Limoges, avait présenté au Congrès une forte intervention sur le fléau social du chômage, marquée par ses lectures de Proudhon et de Louis Blanc. De retour à Limoges, il adresse à ses mandants un Rapport sur le Congrès ouvrier de 1876, présenté par Gérald Malinvaud, ouvrier formier, auteur de la brochure sur le chômage, Limoges, Impr. Vve Ducourtieux, 1877.
Ce document émouvant est un bon témoignage sur un humanisme prolétarien, ancré dans l’expérience quotidienne et dans les valeurs morales traditionnelles. On conçoit qu’il n’ait pas entraîné l’adhésion des militants les plus avancés dans la contestation sociale et culturelle.

« Aujourd’hui le fait capital est ce nouveau point de départ qu’ont pris les travailleurs et qu’ils semblent avoir enfin parfaitement compris, qu’à eux-mêmes, à eux seuls, appartient de prendre en main leurs intérêts. De ce soin là dépend d’ailleurs leur propre dignité, et, le laisser à d’autres serait, de gaîté de cœur, abdiquer sa personnalité, c’est-à-dire la chose sans laquelle un homme n’est plus un homme.
[…]
Il est aussi de la plus haute importance pour la famille que son chef naturel garde, dans son autorité et sa prépondérance, l’entière direction de sa femme et de ses enfants, sans la partager avec personne sous quelque prétexte que ce soit. Agir autrement, c’est détruire la famille, c’est abdiquer les droits les plus chers et les plus sacrés, et relâcher les liens les plus naturels et les plus doux. Mais il faut, pour cela, que la femme trouve dans son mari un bon et ferme appui, un ami dévoué et de sûr conseil, et les enfants un si excellent père, qu’ils n’aient qu’à se reposer aveuglément sur son cœur, sa prévoyance et son dévouement.
[…]
Ce n’est pas dans une famille riche que j’irais chercher le bonheur, encore moins chez des misérables, mais bien plutôt dans une famille d’ouvriers aisés, vivant de son travail et pouvant encore faire des réserves ; honnête, simple dans ses mœurs, unie autour d’un chef aimé et respecté ; dans une famille ayant cette bonne et forte santé du corps que donne une vie de travail, exempte d’inquiétude et d’ambition, et la santé de l’âme qui provient d’une forte et simple éducation.
[…]
il est souvent arrivé au sein du Congrès, qu’un remède proposé contre un mal réel en créait un autre à côté. A cet égard, et comme exemple pris au hasard, je rappellerai les plaintes formulées sur l’admission dans les fabriques de trop jeunes enfants ; ces plaintes ne sont pas nouvelles, elles sont justes et fondées, mais… d’un autre côté, le petit salaire que reçoivent ces enfants est indispensable à la famille. Resterait donc à choisir entre deux maux, ce qui ne serait pas une solution. D’ailleurs enfin, on peut se demander comment et pourquoi il est besoin d’une loi protectrice des enfants, quand la sollicitude des parents devrait suffire ?
[…]
Dans ces idées là, bien que très partisan de la représentation directe du prolétariat au Parlement, je désirerais qu’il ne se présentât pas dans l’arène politique comme un nouveau parti, sous une nouvelle enseigne, mais qu’au contraire il s’élevât au-dessus de tous les autres, en prenant pour programme et devise que : la justice, le droit, la vérité, les intérêts moraux et réels de toute la France sont au-dessus de tous les partis, de toutes les coteries, de toutes les castes et de toutes les personnalités ; que la représentation nationale n’est au service de personne ni d’aucune famille princière, et que les députés de la France représentent avant tout la France. »

Quid de l’AIT ?

Quelle fut l’attitude des militants de l’Association Internationale des Travailleurs (Première Internationale) par rapport à ce congrès ouvrier français de 1876 ?
Depuis des années, l’AIT était déchirée par le conflit entre les collectivistes marxistes, partisans de l’intervention politique et des candidatures ouvrières dans le cadre national, avec comme perspective la prise du pouvoir étatique, et les collectivistes anarchistes bakouniniens, qui refusaient l’intervention politique nationale, le socialisme autoritaire d’état, et prônaient la constitution fédérative internationale de corps de métiers, seule voie vers la transformation sociale révolutionnaire.
Le congrès de l’AIT en septembre 1872 à La Haye, qui vit l’exclusion des « anti-autoritaires » et la victoire des marxistes, marquait en fait la fin de l’Internationale dirigée par Marx, qui ne fut plus qu’une coquille vide jusqu’à sa disparition officielle en 1876.
De leur côté, les « anti-autoritaires » structurent une nouvelle Internationale, dont la fédération suisse jurassienne est le noyau : elle se fixe comme objectif « la destruction de tout pouvoir politique par la grève révolutionnaire ».
Il est donc intéressant de voir quel regard ont pu porter sur le congrès français de 1876 les tenants des deux courants.
Je présenterai dans un prochain article le point de vue des « anti-autoritaires » jurassiens.

l’AIT « anti-autoritaire et le Congrès de 1876
Dans le Bulletin de la Fédération jurassienne de l’Association Internationale des Travailleurs (20 août 1876), que publiait l’imprimeur militant James Guillaume, l’annonce officielle du Congrès ouvrier de Paris est publiée sans commentaires.
Il n’en sera pas de même par la suite.
Dans L’Internationale, documents et souvenirs, T.IV, Paris, Stock, 1910, James Guillaume présente ainsi les réactions des militants « anti-autoritaires » :
« Le Congrès ouvrier dont il a été question plus haut avait été retardé d’un mois : il s’ouvrit le 2 octobre, dans une salle de la rue d’Arras, à Paris. Un correspondant parisien disait dans le Bulletin (10 septembre) : « L’organisateur du Congrès est Pauliat, un bourgeois qui fait au journal la Tribune, depuis quelques mois, ce que Barberet fait au Rappel depuis cinq ans ; c’est-à-dire qu’en prenant la direction du mouvement socialiste, il s’arrange pour faire piétiner les ouvriers sur place sans avancer d’une semelle, tout en leur criant : Allons de l’avant, groupons-nous, marchons ! » Le Congrès de la salle d’Arras se composa de 105 délégués de la province et de 255 délégués de Paris. Optimiste, j’écrivis (Bulletin du 8 octobre) : « Ce que peuvent penser et dire les meneurs actuels nous préoccupe médiocrement : ils seront bientôt dépassés, et nous verrons les ouvriers parisiens, à mesure que la situation se dessinera mieux, marcher de l’avant avec les événements. En tout cas, le réveil qui se produit en France est des plus réjouissants. Qui l’eût osé espérer, que cinq ans après l’écrasement de la Commune les prolétaires de France auraient déjà relevé la tête au point d’aller s’affirmer en un Congrès à Paris ? C’est là un fait énorme. Le temps fera le reste. » Dans les séances, parfois tumultueuses, de ces « assises du travail », - comme disaient avec emphase les orateurs - on vit paraître à la tribune les citoyens Gaillon, Dupire, Auguste Desmoulins, Barberet, Bolâtre, Chabert, le positiviste Finance, etc. : ils prononcèrent des harangues sonores et vides, que le Bulletin du 15 octobre apprécia ainsi : « Quand on se dit qu’il y a eu des Congrès de l’Internationale, dont les débats ont retenti dans le monde entier, et où toutes les questions sociales ont été étudiées ; qu’à ces Congrès de l’Internationale a jadis assisté l’élite du prolétariat parisien ; et qu’on voit maintenant patauger à l’aveugle les parleurs du Congrès de la rue d’Arras, on est forcé de s’avouer que la réaction a bien fait son œuvre ; qu’en écrasant l’insurrection du 18 mars, elle a véritablement décapité le prolétariat français, et qu’il faudra plusieurs années encore, peut-être, avant que les ouvriers du Paris actuel arrivent à comprendre la question sociale et à juger la situation de leur classe comme le faisaient les ouvriers socialistes de la fin de l’empire... Néanmoins, notre appréciation est demeurée la même qu’il y a huit jours : le Congrès de Paris reste, malgré tout, un fait important et réjouissant, non certes à cause des choses qui s’y sont dites, — car à ce point de vue il n’a rien ou presque rien produit de bon, — mais parce qu’en lui-même, et indépendamment de tout le reste, le fait seul d’avoir réuni des ouvriers en Congrès à Paris est une bonne chose. » Une nouvelle lettre de Paris (Bulletin du 5 novembre) résuma comme suit l’impression faite par le congrès sur cette portion du peuple des faubourgs qui restait fidèle au souvenir de la Commune et de l’Internationale :
« Le Congrès de Paris arrive toujours davantage à produire le résultat que désiraient les vrais socialistes, c’est-à-dire à faire rejeter les traîtres et les ambitieux en dehors du mouvement. Les principaux meneurs du Comité d’initiative, Pauliat, Guillon, et un ou deux autres, vont être expulsés de ce comité ; quelques amis, qui avaient cru sincèrement servir la cause en marchant à leur remorque, s’aperçoivent qu’ils font fausse route, et ont résolu de démasquer ces gens- là. La question de reddition des comptes a déjà soulevé des orages, car on y entrevoit des détails qui sont loin d’être propres. Les chambres syndicales, qui n’ont formé qu’une minorité au Congrès, protestent contre les agissements des meneurs, et prennent des dispositions pour que le prochain Congrès ne soit plus escamoté comme celui de Paris. Un groupe s’occupe activement de la création d’un journal socialiste ouvrier (je dis ouvrier, car il y en a tant qui se disent socialistes !). Je vous tiendrai au courant de ce qui se passera cet égard. »
Les Internationalistes « anti-autoritaires » ne jettent donc pas le bébé avec l’eau du bain, et pointent, sans illusions excessives, la réalité nouvelle que semble porter ce premier rassemblement ouvrier autonome.
Au huitième Congrès général de l’Internationale « anti-autoritaire », Berne, 26-29 octobre 1876, le médecin montpelliérain Paul Brousse [4](1844) présente, au nom des groupes français, l’articulation entre le politique et le « syndical » :
« Il n’y a pas en France, comme il y a en Allemagne, un
parti ouvrier qui, tout en adoptant l’agitation légale comme moyen de propagande, proclame cependant la nécessité d’une révolution sociale.
Ceux des ouvriers français qui font de l’action légale ne sont pas des gens qui se couvrent de cette légalité comme d’un masque, tandis qu’au fond ils viseraient un but révolutionnaire ; non : ceux-là ne veulent réellement rien de plus que ce qu’ils disent publiquement. Ainsi, par exemple, les orateurs du récent Congrès ouvrier de Paris, sont des hommes qui ne songent en aucune façon à quitter une fois le terrain de la légalité ; toutes les mesures qu’ils désirent sont exclusivement des réformes légales.
Mais les membres des sections secrètes de l’Internationale ont un programme différent et se placent sur un autre terrain ; leur activité principale s’exerce en dehors de la légalité ; elle a pour but d’organiser les ouvriers pour la Révolution. Cela ne les empêche pas, d’ailleurs, à côté de cette action secrète, de se mêler publiquement aux organisations pacifiques ; tout en travaillant en secret à leur organisation propre, ils entrent dans tous les groupements publics et ils y apportent leur propagande socialiste révolutionnaire. »

Retombées du Congrès dans la presse

Alors que la presse conservatrice s’alarmait avant la tenue du Congrès devant cette résurgence insupportable de la Commune, le déroulement des séances la laissera progressivement plus que rassurée.
Un excellent exemple nous est donné par le Figaro du 4 octobre 1876 où l’éditorial, écrit avant l’ouverture du Congrès, contraste déjà avec le compte-rendu des eux premières journées :
« Nous assistons vraiment à un spectacle étrange pour un temps d’égalité et de fraternité ! Nous voyons un groupe d’hommes, une classe restreinte et particulière, proclamer que l’égalité doit consister dans la suprématie de ce groupe, et la fraternité dans la spoliation des autres ! – On refait, au bénéfice d’une minime fraction, le célèbre mot de Sieyès : - Qu’est l’ouvrier ? Rien. – Que doit-il être ? Tout.
Il a demandé la liberté du travail ; on la lui a donnée. Il a demandé l’égalité civile et politique ; on la lui a donnée. Il a demandé le droit de se réunir, de se coaliser, de faire des grèves, de créer des sociétés coopératives ; on le lui a donné. Mais tout cela ne suffit plus : il lui faut maintenant des privilèges, des droits spéciaux, la domination ; il lui faut le haut du pavé et le capital gagné ou conservé par les autres !
Voilà, au fond, tout le programme du congrès qui vient de s’ouvrir… »
Compte-rendu :
« Tout ce que l’on peut dire jusqu’ici sur le congrès ouvrier, c’est qu’il sera plus platonique que pratique. Je ne crois pas qu’il faille s’attendre, comme on le croyait, à de gros tapages politiques. Le congrès nous a fait l’effet d’être dirigé par des hommes sages, qui connaissent le monde auquel ils ont affaire et qu’ils savent conduire. Ainsi que l’a dit assez malicieusement le citoyen Prost : « Ce congrès n’est pas une réunion d’avocats, c’est une assemblée d’ouvriers, décidée à ne parler que pour trouver quelque remède pratique aux maux dont ils se plaignent. »

Il n’en alla pas évidemment de même du côté des exilés de la Commune. En témoigne cette brochure anonyme écrite par les « Communeux de Londres », Les Syndicaux et leur Congrès (citée par Léon de Seilhac, Les Congrès Ouvriers en France de 1876 à 1897, Paris, Armand Colin, 1899, et par l’Encyclopédie socialiste, Le Mouvement syndical, 1913)
« La Congrès ouvrier vient de terminer ses séances comme il les avait commencées, au milieu des braves bourgeois. Journaux de droite et journaux de gauche rivalisent d’éloges. La presse réactionnaire de l’étranger fait chorus ; elle s’écrie qu’en France « l’ère des révolutions est close ».
Dans la ville de la Révolution, cinq ans après la lutte de la Commune, sur la tombe des massacrés, devant le bagne de Nouméa, devant les prisons pleines, il semble monstrueux que des hommes aient pu se trouver, osant prendre le caractère de représentants du prolétariat, pour venir en son sein faire amende honorable à la bourgeoisie, abjurer la Révolution, renier la Commune.
A l’ombre protectrice des conseils de guerre bonapartistes, les syndicaux sont venus insulter à ce Paris révolutionnaire, qu’ils tentent vainement de déshonorer, ils ont fait hommage aux lois qu’ils savent respecter alors même qu’elles ne sont pas conformes à la justice. – Nous ne sommes pas des révolutionnaires, ont-ils dit, nous sommes des pacificateurs [5]. Les représentants élus des syndicaux iront donc au parlement versaillais fraterniser avec la bourgeoisie.
Pour nous, Communeux, nous n’avons qu’à nous féliciter de ce que ces hommes aient ainsi produit au grand jour leurs idées réactionnaires. Par là même ils ont cessé d’être un danger. Ce n’est pas au prolétariat révolutionnaire qui a déclaré une guerre sans merci à la bourgeoisie qu’il faut parler d’entreprises de détail, de coopération, de suffrage et autres farces réactionnaires. Il n’y voit qu’un procédé hypocrite d’escamotage de la Révolution.
Le prolétariat n’a pas désarmé ; il sait qu’il n’est avec la bourgeoisie, ni conciliation, ni trêve possible : un abîme de sang et d’iniquités les séparent. La force décidera. »

Et le manifeste communeux donne alors un florilège des citations des « modérés » participants au Congrès.
On comprend l’indignation des Communeux mais on mesure aussi combien ils ne comprennent pas la nouvelle situation, où la nécessité impose déjà une perspective « syndicale » réformiste de survie, avant toute aventure révolutionnaire sanglante, qui ne surviendra d’ailleurs plus jamais.

Notes

[1C’est ce point majeur de l’autonomie ouvrière qui frappera les observateurs

[2Une pierre dans le jardin des militants ouvriers disciples de Louis Blanc, ou de Karl Marx, intellectuels petits bourgeois autoproclamés dirigeants ouvriers

[3On pense à l’Association Internationale des Travailleurs, dont les statuts (1864, écrits par Marx) proclamaient que l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, mais dont la direction était disputée entre deux intellectuels qui n’avaient jamais été ouvriers, Marx et Bakounine…

[4Brousse avait du s’exiler début 1873 lors du démantèlement policier du réseau internationaliste méridional français. Il ne rentrera en France qu’après l’amnistie générale de 1880.

[5La Tribune du 15 octobre 1876

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