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Jules Guesde, le Congrès ouvrier de 1877 et la constitution d’un Parti ouvrier

vendredi 17 janvier 2020, par René Merle

Autonomie par rapport au républicanisme bourgeois, et collectivisme

Vous avez pu dans un document précédent aborder la naissance du premier parti socialiste français, avec son journal l’Égalité.
Jules Guesde : naissance de "L’Égalité", 1877
Cette entreprise politique inscrivait dans la lente conscientisation ouvrière qui suivit l’écrasement de la Commune.
Cf. :
Congrès ouvrier de 1876
Congrès ouvrier 1877 - Genèse
J’y reviens ici, pour mieux pointer le saut qualitatif qui fit passer d’une conscience, que nous appellerions aujourd’hui syndicale, à une conscience directement politique.

Après la dissolution de fait de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs) en 1872, Marx et ses amis s’orientent vers la constitution de partis socialistes nationaux, qui prendraient la place des fédérations nationales de l’Internationale.
On conçoit que, provisoirement, la tâche était pratiquement impossible en France dans le climat répressif du lendemain de la Commune.
C’est vers la Belgique, et surtout vers l’Allemagne que Marx tournera ses regards. En Allemagne existaient deux formations socialistes, l’une dirigée par des proches de Marx, August Bebel, Wilhelm Liebknecht, (Parti Ouvrier Social-Démocrate d’Allemagne), l’autre par Ferdinand Lassalle (Association Générale des Travailleurs Allemands). Les deux partis fusionnent en 1875 (Parti Socialiste Ouvrier d’Allemagne, SPA). À la veille de l’unification, dans des « Gloses marginales au programme du Parti Ouvrier Allemand », demeurées confidentielles, Marx critique sévèrement les concessions idéologiques faites par ses amis « marxistes » à l’opportuniste Lassalle, jugé sans vrais principes. Il n’empêche, le Parti unifié allait naître et s’affirmer vigoureusement.
Rien de tel n’était alors concevable en France. C’est seulement à partir de 1877, et notamment grâce à l’action de Jules Guesde, que va poindre l’idée de la constitution d’un Parti Ouvrier Français.
Jules Guesde [1845], nous l’avons vu, était secrétaire de rédaction du journal de Montpellier Les Droits de l’Homme au moment de la Commune. Ses articles en faveur de l’insurrection lui valurent des condamnations auxquelles il échappa par l’exil en juin 1871. En Suisse, il rencontre nombre de militants de l’Internationale « anti-autoritaire » et partage d’abord leur hostilité à la doctrine marxiste. Expulsé, il s’établit à Milan, il découvre alors vraiment les thèses marxistes auprès de militants de l’Association Internationale des Travailleurs et, sans adhérer totalement au marxisme, il devient un ferme partisan de l’action politique du prolétariat et de sa prise du pouvoir.
Après la victoire des républicains, et l’amnistie partielle de 1876, il rentre en France et collabore à la presse radicale avancée de la capitale, notamment Les Droits de l’Homme. Il y commentera le Congrès ouvrier de cette année. On lit à ce propos dans l’étude de Claude Willard, Jules Guesde : l’apôtre et la loi, Éditions de l’Atelier, 1991 :
« Le mouvement ouvrier se réveille, timide et frileux ; comme en Grande-Bretagne après l’échec du chartisme, il s’oriente vers une forme de trade-unionisme. À la fin de 1876, Paris compte une centaine de chambres syndicales, surtout dans les métiers traditionnels (typographes, mécaniciens, bijoutiers…), poursuivant des intérêts purement professionnels. Avec l’appui de républicains radicaux se tient à Paris, du 2 au 10 octobre 1876, le premier congrès ouvrier de caractère national. Imprégné de mutuellisme, il rejette résolument la grève, et, plus encore, les méthodes révolutionnaires de lutte, prône comme arme d’affranchissement la coopération ouvrière. La presse républicaine, et même conservatrice, loue la grande « sagesse » du congrès, que les communards blanquistes, en exil à Londres, accablent de critiques acerbes. Guesde consacre à ce congrès ouvrier le premier grand article qu’il écrit après son retour en France, dans Les Droits de l’Homme d’octobre 1876. Il ne camoufle ni ses limites, ni ses erreurs (comme ses préjugés sur la prétendue infériorité des femmes, dont « la véritable place est au foyer »), mais il souligne surtout la portée du congrès : « C’était la première fois qu’il était donné au prolétariat français de se réunir et de faire entendre sa voix… La première parole des délégués (…) a été, pour se séparer, pour se distinguer de tous les partis politiques existants. »
Et Willard cite ce propos de Guesde au Congrès national S.F.I.O de 1907 :
« Je n’ai jamais voulu me séparer des syndiqués d’alors, quoiqu’ils fussent encore au balbutiement, et quoique, prisonniers de la coopération bourgeoise, ils allassent jusqu’à proscrire la grève. Je me suis obstinément refusé à constituer un mouvement socialiste en dehors du mouvement ouvrier quel qu’il fût. »
Ainsi, bien loin des condamnations univoques des Communards exilés à Londres, Guesde prend en compte de façon positive l’autonomie ouvrière proclamée au Congrès ouvrier de Paris, et va l’inscrire dans la démarche qu’il affirmera dès 1877 : constituer un véritable parti ouvrier, inspiré par les thèses collectivistes marxistes.
Je reprends ici deux textes donnés dans l’article précédent :
Jules Guesde : naissance de "L’Égalité", 1877
Le Congrès ouvrier de 1877 vu par Guesde

Voici l’entame vibrante du long article de Guesde dans la premier numéro de son hebdomadaire l’Égalité, 18-11-77 :
« En concluant – ce sont les termes de sa « déclaration » - à « l’appropriation collective du sol, du sous-sol, des machines, des voies de transport, des bâtiments » et autres moyens de production, le troisième Congrès ouvrier de France, tenu à Marseille en septembre-octobre dernier, n’a pas seulement coupé le cable qui retenait notre prolétariat dans les eaux radicales bourgeoises. Il a encore et surtout consommé l’union des prolétaires de tous les pays (l’Angleterre excepté) autour d’un programme commun et unique ; - ce que n’avait pu l’Internationale elle-même, dont les résolutions collectives de Bruxelles et de Bâle avaient eu contre elles les délégués français, les uns dupes, les autres complices de la sophistique proud’honienne [sic].
Aussi s’explique-ton facilement les clameurs de colère par lesquelles nos dirigeants les plus républicains ont accueilli cette entrée – définitive – de la France des salariés dans le mouvement socialiste européen. L’Association internationale des travailleurs mise hors la loi ; Paris pris d’assaut, dix jours de tuerie, Brest, Lorient et leurs milliers d’empontonnés, Satory et ses poteaux d’exécution, la Nouvelle Calédonie et son peuple de déportés, tout cela pour aboutir en moins de neuf ans à transformer en partisans à outrance de l’expropriation de la classe capitaliste, les innocents « organisateurs (sur le papier) du crédit et de l’échange » ! Il faut avouer qu’on éclaterait à moins, et que, pour cette fois, les oies du Capitole bourgeois sont pleinement justifiées dans leurs cris d’alarme.
Mais comme on s’est bien gardé dans les critiques dirigées contre la majorité du Congrès de Marseille de découvrir le véritable motif de cette bruyante polémique ; qu’on s’est couvert, avec une habileté cousue de fil blanc, de l’intérêt ouvrier compromis, paraît-il, dans des « extravagances d’un autre temps » ; il ne sera peut-être pas inutile de passer brièvement en revue les objections à l’aide desquelles on essaie de faire rebrousser chemin à nos travailleurs, et d’en établir en quelques mots le néant.
Aussi bien aurons-nous l’occasion de compléter les considérants dont le Congrès de Marseille a étayé son collectivisme, en montrant ses revendications en pleine conformité, non plus seulement avec la justice, mais avec la science et ses données les plus expérimentales [1]..

Autre présentation du Congrès dans ce même numéro de l’Égalité :
« Nous pourrions faire ainsi le tour de l’Europe montrant partout les réactions débordées et le socialisme grandissant.
Toutefois il restait un grand vide, le prolétariat français saigné à blanc par la répression 1871 n’avait pas adopté dans ses lignes générales le programme des socialistes européens. Il vient de le faire dans le Congrès de Marseille. Ce congrès sera l’événement le plus important de l’année qui vient de s’écouler et nous comprenons parfaitement que s’il a comblé de joie des millions de socialistes de toutes les parties du monde, il ait soulevé l’indignation de tous les rétrogrades, de tous les conservateurs, de tous les modérés, même de ceux qui sont à l’extrême droit du socialisme. Nous comprenons encore qu’il se soit trouvé une minorité pour protester contre certaines conclusions que nous approuvons pour notre part, mais qui pouvaient ne pas leur paraître assez démontrées. C’est toujours par ce concert de réprobations intéressées ou aveugles que sont accueillies les grandes idées régénératrices.
Mais le premier moment d’étonnement passé, on discutera avec plus de calme un programme qui s’appuie sur les données des économistes socialistes les plus éminents et qui a été adopté par tous les socialistes militants organisées en partie de l’Europe et de l’Amérique. Et pour mieux éclairer la discussion, dans l’un des plus prochains numéros nous reprendront tous les programmes des partis ouvriers européens et américains.
Nous savons que le nombre n’est pas un argument, mais quand il vient à l’appui de la science et quand l’idée adoptée répond aux nécessités historiques d’un siècle, il faut bien le compter pour quelque chose.
Mario. »

Notes

[1Guesde pense ici au marxisme

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