La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > Libertaires > La Fédération jurassienne contre le communisme d’État

La Fédération jurassienne contre le communisme d’État

mercredi 15 janvier 2020, par René Merle

Du communisme d’État au césarisme

Acquises au collectivisme, les différentes chapelles internationalistes s’opposent sur le contenu à donner à ce mot, et ces interrogations ne sont pas tout à fait lettre morte aujourd’hui, au regard des différentes expériences tentées tant dans la mouvance sociale-démocrate que dans la mouvance communiste, et en regard aussi tant à à la mise contemporaine à toutes les sauces du mot "autogestion", que dans les solutions purement financières proposées pour résoudre la crise...

Ainsi, le 18 juin 1876, le Bulletin de la Fédération jurassienne (Suisse) publiait une lettre de lecteur de Sonvillier signée J.B.C (Chabaury), qui commençait ainsi : « Depuis 1848, j’appartiens à la classe des communistes-fonctionnaires de l’Etat, aussi je lis avec intérêt vos débats dans le Bulletin entre les communistes autoritaires et les collectivistes non-autoritaires, c’est-à-dire anarchistes comme le voulait Proudhon, - l’absence de gouvernement, d’après Proudhon, s’appelle anarchie » […] (le lecteur évoque ensuite la solution de la question sociale) « Il n’y a qu’à continuer la société actuelle, car elle comporte les germes de toutes les perfections que l’humanité attend. Ces perfectionnements arrivent tous les jours et arriveront tous, les uns après les autres. En effet, la société actuelle comporte déjà le communisme partiel ; il n’y a qu’à le développer, et pour cela il n’y a pas autre chose à faire que ce qui se fait tous les jours : agrandir le cercle du fonctionnarisme actuel ; oui, le fonctionnarisme, car ce n’est pas autre chose que le communisme, et c’est au fonctionnarisme que nous marchons tous ».

Le Bulletin répond dans le numéro suivant (26 juin 1876) :
« Quelques-uns de nos lecteurs nous ont demandé si la lettre signée J. B. C. n’était pas simplement le produit de notre imagination, et si nous ne l’avions pas fabriquée dans le but de blaguer les communistes d’État. Il est vrai que si notre correspondant J. B. C. avait voulu, de propos délibéré, faire la caricature de certaines doctrines communistes, il n’aurait pas eu à s’y prendre autrement qu’il ne l’a fait : les idées fondamentales de sa lettre ne sont autre chose que l’exposé, sous une forme bizarre, du programme de ces socialistes qui veulent tout centraliser entre les mains de l’État. Nous reconnaissons donc que la supposition faite par quelques lecteurs du Bulletin, à l’égard de la paternité de la lettre en question, pouvait avoir pour elle une certaine vraisemblance ; mais elle n’en est pas moins inexacte : notre correspondant n’est pas un personnage de fantaisie, et sa lettre est parfaitement authentique.
Il y a dans les idées de J. B. C. un côté de vérité, qui n’est certes pas neuf pour nous ; ce n’est pas d’aujourd’hui que nous savons et que nous disons que si tout le monde travaillait, il suffirait d’une journée de sept heures pour accomplir tout le travail nécessaire à la société ; que si la production était organisée rationnellement, il n’y aurait ni chômage, ni misère ; que la propriété devrait être collective ; et qu’aujourd’hui déjà, il y a de nombreux exemples de l’existence de cette propriété collective au sein de la société actuelle.
Mais c’est une bien étrange erreur que de nous proposer comme modèle le fonctionnarisme. Est-ce qu’une administration gouvernementale nous offre aujourd’hui l’image d’une société égalitaire et libre ? Est-ce que ce sont les principes de la justice qui y président ? Si au contraire il y a au monde une chose ignoble, corrompue et corruptrice,... n’est-ce pas la bureaucratie ?...
Mais, répond-on, les chefs seraient élus par le suffrage universel. — Et qu’est-ce que cela fait ? les gouvernants élus par le peuple sont-ils moins despotes que ceux de droit divin ? Voyez un peu les républiques d’Europe et d’Amérique. Le président Grant et autres gouvernants des États-Unis n’ont-ils pas été nommés par le suffrage populaire ? et pourtant y a-t-il quelque chose de plus scandaleux, de plus corrompu que l’administration américaine ?
Un régime comme celui que propose J. B. C., où la propriété, censée retournée à l’État, serait en réalité entre les mains d’un petit nombre d’ambitieux et de démagogues, qui en disposeraient à leur caprice ; où le peuple tout entier, transformé en une armée de fonctionnaires, serait mené à la baguette par quelques chefs de service, et, recevant d’eux son salaire, verrait en eux des maîtres à qui il doit obéissance sous peine de manquer de pain ; et où le suffrage universel donnerait à cet esclavage des masses les dehors d’une fausse liberté ; un régime pareil, ce n’est pas la république démocratique et sociale, c’est tout simplement le césarisme tel que l’entendait Napoléon III. »
James Guillaume, rédacteur du Bulletin et responsable de la Fédération jurassienne :

Répondre à cet article

| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0