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{Le Cri du Peuple} et les Corses

dimanche 24 novembre 2019, par René Merle

Quand on découvre dans la trame du républicanisme avancé le vieux nationalisme français xénophobe…

Un lecteur me demande si je peux replacer sur ce site un article de mon ancien blog concernant Le Cri du Peuple et les Corses.
Je dois dire que j’avais quand même été plus que surpris en découvrant cet article dans le journal de lutte et de progrès Le cri du Peuple, dont je faisais le dépouillement.
Je m’empresse de le republier.
Et j’en profite pour vous signaler tout l’intérêt des derniers articles du blog du Comte Lanza consacrés à la Corse vue par des littérateurs du XIXe siècle :
Comte Lanza
J’en profite aussi pour vous signaler un long article de ce site :
Les communistes et le "banditisme" corse, 1931

Voici donc l’article du Cri du peuple :

« Dans le triste florilège du dénigrement des Corses, et la vague d’articles anti-corses qui déferla après la proclamation de la République le 4 septembre 1871, on peut ranger, hélas, cet article en première page du n°2 du fameux Cri du Peuple, effrayant de bêtise xénophobe et raciste. Il s’agit de la première période (22 février 1870 - 12 mars 1871, avant sa suppression par le général versaillais Vinoy) du grand quotidien de la démocratie avancée, lancé à Paris par Jules Vallès [1832] et Pierre Denis [1828].
La haine de l’Empire chez les Républicains se doublait facilement de racisme anti-corse : Napoléon III, qui n’était pas directement corse, n’en avait pas moins proclamé sa corsitude, et la liste serait longue des notables corses dont il s’était entouré : Arrighi de Casanova, cousin de l’Empereur et ministre de l’Intérieur, Charles Conti, gouverneur des Invalides, Tito Franceschini-Pietri, secrétaire particulier de l’Empereur, puis de l’Impératrice, Jacques-Piere-Charles Abbatucci garde des sceaux, etc.


" Cédons la Corse à la Prusse
Gustave Naquet vient d’être assassiné à Ajaccio [1].
C’était un lutteur, un vaillant. Il avait amplement fait ses preuves de courage, calme devant l’éclair de l’épée comme devant la gueule noire et arrogante du pistolet [2]. Il n’avait pas tremblé non plus quand il avait fallu, pour servir la cause à laquelle il avait voué sa vie, affronter ces deux tortures qui font reculer tant de braves : la prison et l’exil [3].
Arrivé seul sur cette terre de Corse, qu’il croyait française, sur la foi des géographies, il savait qu’il y serait entouré d’ennemis ardents, acharnés. Cela ne l’avait pas effrayé. Il avait compté sans le poignard[Et voici l’avalanche des stéréotypes, dans une réminiscence mal digérée de Colomba, 1840]] :
C’est que, dans cette île maudite d’où nous sont venues les Bonaparte, la bravoure ne s’entend pas de la même façon qu’en France.
Chez nous, être brave, c’est lutter, face à face, poitrine découverte, le front haut, l’œil plein de flamme, contre un ennemi armé et sur ses gardes.
En Corse, c’est autre chose. On attend froidement, patiemment, embusqué sous une porte ou dans un maquis, la victime qu’on a choisie, et quand elle passe, on lui plante lâchement, traitreusement, entre les deux épaules, un stylet à manche de plomb.
Tout bon Corse a ce stylet caché dans sa manche.
La vérité, qu’il faut dire, c’est que la Corse n’a jamais été, ne sera jamais française [4]. Voilà cent ans que la France traîne à son pied ce boulet [5], nous l’en voyons estropiée et meurtrie [6].
Chaque race a son aptitude particulière, proverbiale. L’Anglais est commerçant, l’Irlandais ivrogne, le Normand rusé, le Gascon vantard [7].
Le Corse, lui, est naturellement mouchard… et assassin.
Il cumule !
Pendant le règne des Bonaparte, la Corse a vomi sur notre malheureux pays, devenu sa chose et sa proie, toute sa population astucieuse, fainéante et lâche. Oui ! fainéants et lâches, car ces gens ont en horreur du travail utile, du labeur fécond. Je ne les ai jamais vus dans les ateliers, manches retroussées, regard franc, front baigné de sueur, battre le fer, manier l’outil.
Où je les ai vus, c’est le long des trottoirs, se promener de long en large, l’œil insolent et faux, drapés d’un manteau sombre, coiffés d’un tricorne, avec une lame au côté.
Métier de fainéant [8].
Je les ai vus aussi, grands et forts, armés de revolvers et de casse-tête, se ruer brutalement, furieusement, bestialement, sur une foule désarmée qui fuyait, tuant, blessant, foulant aux pieds des gens qui ne pouvaient se défendre.
Métier de lâche [9].
Et ceux-là, pourtant, étaient les braves des braves d’entre les Corses. Que dire de ceux qui, craignant les horions, redoutant une ruade, un coup de dent de cette bonne et douce bête qui s’appelle le Peuple, s’habillaient comme tout le monde, se faufilaient dans les cafés, les restaurants, les cercles, et faisaient consciencieusement, avec zèle, que dis-je ? avec amour, le métier d’espion [10]
Ces gens ont pourri la France. Partout, sur leur passage, ils sont, comme la larve immonde gâté, sali de leur bave ce qu’ils n’ont pu ronger. L’espionnage qu’ils ont établi, mis à la mode dans l’administration, dans l’armée, et jusque dans la vie de tous les jours, a démoralisé, avili la génération actuelle.
Et, remarquez ! Vous n’en avez vu aucun, pendant le siège, se peausser en uhlan, en maraudeur, pour aller compter l’ennemi, relever l’emplacement des batteries, enclouer des pièces ou faire sauter une poudrière [11].
Pas si bêtes !...
Puisque la Prusse réclame une cession de territoire, débarrassons-nous bien vite de la Corse en la lui donnant. Ce sera notre vengeance, le gage certain d’une prompte, cruelle et complète revanche.
L’empire de Prusse mourra de la Corse comme nous venons, nous, de manquer d’en mourir.
Henri DELLENGER "
On mesure combien, sous couvert d’anti bonapartisme, l’esprit de supériorité ethnique avait gangrené certains cénacles républicains parisiens, bonnes chambres d’écho de l’air du temps…

Peut-on imaginer que l’auteur de cet article ignorait l’existence d’André Bastélica, [Bastia, 1845], ardent militant de l’Internationale, participant aux Communes insurrectionnelles de Lyon et de Marseille, qui venait de rejoindre Paris, et qui, trois mois après l’écriture de l’article sera un combattant de la Commune de Paris jusqu’à la fin de la semaine sanglante où il fut gravement blessé.
Et combien de travailleurs manuels et d’employés corses participeront vaillamment à la Commune, comme par exemple Joseph Guaitella, [Bastia, 1837], capitaine aux Eclaireurs de la Seine (ce corps franc de volontaires joua justement pendant le siège le rôle que Dellenger déniait aux Corses), mort sur une barricade lors de la Semaine sanglante…

Notes

[1Fausse nouvelle. Gustave Naquet, 1819, journaliste républicain radical, nommé Préfet de Corse par Gambetta (7 janvier 1871-20 février 1871) avait été conspué par les bonapartistes, bombardé de légumes, obligé de s’agenouiller devant la statue des frères Bonaparte en écoutant « l’Ajacienne » bonapartiste. Mais il était toujours vivant

[2Ses duels

[3Naquet avait connu les poursuites et la prison sous la Seconde République aux mains du Parti de l’Ordre. Il avait dû s’exiler plusieurs années en Belgique

[4Dans ce qui se veut insulte, il y a reconnaissance en creux de l’existence d’un peuple corse

[5C’est ce que disait également Hugo… dont la belle mère était corse

[6À nouveau, l’avalanche d’ethnotypes faciles

[7"gascon" était lors pris le plus souvent dans son acception plus large de "méridional"

[8Allusion au recrutement de compatriotes corses par les deux successifs préfets de police de Paris, les frères Pietri

[9Allusion encore aux hommes de main bonapartiste, qui attaquaient les manifestations républicaines, notamment à la fin de l’Empire

[10Toujours la préfecture de police...

[11Le terrible siège de Paris par les Prussiens avait duré du 17 septembre 1870 au 26 janvier 1871, moins d’un mois avant la parution de l’article

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