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Les communistes et la "question bretonne", 1932

samedi 14 mars 2020, par René Merle

Je poursuis pour les nouveaux lecteurs de ce site la publication de documents et de réflexions concernant les identités collectives et leur traduction politique [1] avec un regard sur la position du jeune Parti communiste, quand, après l’attentat de Rennes, il liait lutte sociale et lutte nationale bretonne.
Une reconnaissance du fait national breton ? En tout cas, nous sommes loin ici de la mise en spectacle exotique et "folklorique".
On peut comprendre que, dans le droit fil d’une partie du socialisme breton d’avant 1914 [2], le Parti communiste ait pu faire se rejoindre spécificités culturelles et lutte des classes dans une région qui porta emblématiquement au plan national une lutte ouvrière féminine [3], et qui connaissait alors de puissants mouvements revendicatifs notamment chez les pêcheurs et les petits paysans.
Voyons cela de plus près.

Le 7 août 1932, une explosion avait détruit à Rennes le monument célébrant le rattachement de la Bretagne à la France.
Dès le lendemain, par un article de l’Humanité, le Parti communiste liait lutte sociale (grève des pêcheurs) et lutte nationale bretonne.

Plusieurs autres articles suivent sur ce thème. Ainsi L’Humanité (24 août 1932) réagit à la répression après l’attentat de Rennes

« Contre la terreur en Bretagne - Le mouvement breton est à la fois national et social
par Daniel Renoult [4]
C’était en janvier 1925, nous nous trouvions, Simonin [5] et moi, dans la petite pièce que Le Flanchec, maire communiste de Douarnenez, avait mise à la disposition du syndicat des sardinières.
La grève venait d’être gagnée après des péripéties dramatiques. Une allégresse flottait sur la ville.
La porte fut poussée lentement et une vieille ouvrière, portant la coiffe blanche, entra.
 Vous désirez, camarade ?
Mais elle ne pouvait pas répondre. Elle sortit de la poche de son tablier trois francs.
Simonin lui montra la carte rouge du syndicat.
 Ya ! Ya ! dit-elle.
Elle venait pour se syndiquer. Elle ne savait pas un mot de français.
Cette scène me rappela une histoire tragique du 46e, à Vauquois, que j’entendis conter à Fontainebleau pendant la guerre. Une patrouille, composée de Bretons, circulait de nuit en avant de la première ligne. Les Bretons parlèrent à voix basse dans leur langue. L’un disait aussi : Ya ! Ya ! On tira, croyant faire feu sur des Allemands, et les Bretons tombèrent.
Il y a une langue bretonne, que parlent et aiment comme leur langue maternelle, non seulement des intellectuels, des artistes ou des archéologues de Bretagne, mais surtout les ouvriers, les pêcheurs, les paysans.
Les luttes du peuple breton
Il y a un peuple breton, au passé millénaire, et qui dans les parties de la Bretagne où l’usage du français s’est généralisé, comme dans les autres, garde ses traditions, ses mœurs, sa fierté nationale.
Ce peuple est malheureux. Il le fut toujours, malgré ses qualités admirables de courage et de travail. Mais il est faux de dire qu’il soit passif. Lors des grandes révoltes paysannes du 15e et du 16e siècles, les Jacques de l’Isle de France ne furent pas les seuls à se lever, armés de piques, de faulx et de fourches, contre les seigneurs. Les insurrections des serfs se multiplièrent en Bretagne avec le caractère révolutionnaire et social le plus marqué.
Albert Mathiez, un jacobins partisan plus que quiconque de « l’unité française », mais qui fut un grand et véridique historien, a montré les vrais caractères de la Chouannerie en Bretagne et en Vendée : si les paysans se soulevèrent, ce fut beaucoup moins pour défendre les prêtres et le roi, que pour lutter contre les bourgeois et les robins qui s’emparaient des biens nationaux.
Renaud Jean [6] a pu démontrer à la tribune de la Chambre qu’en immense majorité ceux qui travaillent la terre en France ne la possèdent pas : mais cette vérité s’étale surtout en Bretagne, où les territoires de communes entières appartiennent encore aux nobles ou aux grands propriétaires bourgeois.
Le peuple travailleur de Bretagne est malheureux. Les pêcheurs sont de plus en plus dépossédés de leur outil de travail séculaire, leur barque. La concurrence des grands ports de pêche, où le capitalisme a perfectionné ses installations modernes, les écrase. Pour ceux de Penmarch, de Saint-Guénolé, pour les pauvres en lutte avec « la mer sauvage », on ne fit jamais rien. Ils pêchent comme pêchaient leurs aïeux, il y a des siècles. Il faut aller à Douarnenez pour constater ; grâce à l’action nécessairement limitée de la municipalité communiste, des initiatives utiles [7].
La misère paysanne
La guerre douanière entre la France et l’Angleterre a ruiné le paysan breton. Les exportations de légumes sont arrêtées. Nous avons dit l’effondrement des prix de la pomme de terre dans la presqu’île guérandaise, le désastre qui a frappé la région de Roscoff.
Et le fisc est là ! Et le propriétaire n’abdique pas ! Il faut payer l’impôt ! Il faut acquitter le fermage !
Mais nous l’avons dit, le Breton, ce « Celte rêveur », comme aiment à dire les écrivains bourgeois, n’est pas passif.
Chassé de son pays par la misère, le Breton, dans nos grandes agglomérations industrielles, est à la tête du mouvement ouvrier : les patrons de Saint-Denis en savent quelque chose.
Dans l’histoire de cette période de crise, où les travailleurs luttent, pour le pain qu’on leur arrache, et contre la guerre qu’on leur prépare, s’inscrivent dès maintenant la grande grève de Fougères et le mouvement des pêcheurs, en même temps que les révoltes des paysans bretons de Squifniec et de Tregorn, qui reçurent les gens de loi en arborant le drapeau rouge [8]
Le mécontentement grandit en Bretagne contre la misère.
Alors les Bretons, qui ont donné 240.000 vies humaines pour la « guerre du droit » - 1 mort pour 14 habitants, contre 1 mort pour 28 dans l’ensemble de la France – en même temps qu’ils luttent contre leurs ennemis de classe, se disent que les grands chefs de ceux-ci sont à Pari, représentés dans les villes de Bretagne par les préfets et sous-préfets corses ou auvergnats que le pouvoir central dépêche là-bas.
Ils se disent que s’ils pouvaient, eux, Bretons, s’occuper efficacement des affaires de la Bretagne, cela vaudrait mieux. Et les revendications nationales se mêlent naturellement à celles de la lutte de classe.
C’est ce mouvement que le gouvernement de gauche s’efforce d’écraser par la terreur et d’odieuses machinations policières.
Contre cette terreur – sur laquelle nous allons donner des précisions – le prolétariat révolutionnaire de toute la France se dressera pour défendre les travailleurs bretons.
Daniel RENOULT »

« 
L’Humanité, 25 août 1932, à la Une :
« Geste stupide ! ». « L’autonomisme breton n’existe pas ». « L’agitation n’est menée en Bretagne que par quelques énergumènes dirigés par l’étranger… »
Telles furent, après le 7 août, les formules lapidaires qu’on put lire dans les journaux « de grande information ».
Que reste-t-il aujourd’hui de ces absurdités ?
La destruction du monument du sculpteur Boucher à Rennes ne fut pas « un geste stupide » !
L’Humanité a dit que l’hypothèse de l’attentat policier ne manquait pas de vraisemblance. Les étrangetés de l’enquête, les aveux, les rétractations viennent la corroborer.
Mais il est certain que le monument Boucher, scellé dans une niche de l’Hôtel de Ville de Rennes, était odieux à tous les Bretons. En représentant la Bretagne agenouillée devant la France, il outrageait toute la population bretonne.
On n’imagine pas, par exemple, qu’en Avignon les gens du Comtat eussent admis qu’on symbolisât de cette manière la réunion de leur pays à la France.
Enquêtant sur les événements actuels, M. Charles Morice, rédacteur au Journal, a enregistré, en termes volontairement modérés, cette conclusion : « Le monument déplaisait à 99% des Bretons ».
Sa destruction n’avait donc pas le moins du monde une caractère « stupide ».
Ajoutons que matériellement elle a été exécutée avec une singulière virtuosité. Le lourd monument de bronze a été extrait de sa niche, sans qu’une seule pierre de l’Hôtel de Ville eût à souffrir, et il est tombé en miettes sur le pavé.
Là encore il n’y a pas ombre de « stupidité ».
Nous pouvons dire, en outre, que personne, ni à Rennes, ni dans toute la Bretagne, ne croit à la culpabilité des jeunes gens arrêtés à la suite de l’explosion.
« L’autonomisme breton n’existe pas », disait la presse officieuse. Il existe bel et bien et le gouvernement en sait quelque chose.
Nous avons dit hier la grande base nationale et sociale du mouvement.
Les groupements du nationalisme breton
Sans doute, si l’on considère l’étendue même de cette base, si l’on envisage les possibilités d’action qui s’offrent aux masses bretonnes, on doit constater que l’importance des groupements nationaux bretons est très réduite.
D’autre part, comme nous l’avons déjà dit, leur idéologie est confuse, souvent naïve, parfois nettement rétrograde.
Breiz Atao ! (Bretagne toujours !) représente la tendance centriste du mouvement. C’est le parti national breton, il groupe surtout des éléments catholiques, bourgeois et petits bourgeois.
Breiz Kévrédel est la ligue fédéraliste de Bretagne. Il a recruté parmi la bourgeoisie de gauche et les paysans. Son idéologie politique générale s’apparente à celle du parti radical d’Herriot.
War Zao ! (Debout !) représente la gauche du mouvement. Il se nomme en français, parti breton national-révolutionnaire. Il a des tendances, non communistes, mais communautaires. Ses troupes sont composées surtout de paysans, d’employés, d’ouvriers. Il compte peu d’intellectuels.
Breiz da Zont (Bretagne de demain), est une petite organisation à tendances catholiques et réactionnaires, vivant en mauvaise intelligence avec les autres groupements. Chose curieuse, les inculpés de Rennes et le pharmacien Berthou de Guipavas, dont nous aurons à reparler, appartiennent à Breiz da Zont.
« Une poignée d’énergumènes dirigés par l’étranger » ?
L’énumération même que nous venons de faire, l’extension de la répression à travers toute la Bretagne, l’échec complet des perquisitions répondent suffisamment à cette inepte accusation.
Le système Chiappe à Vannes.
Mais ce qui montre surtout la fausseté et le ridicule des appréciations portées sur la mouvement breton par la presse domestiquée de l’impérialisme français, c’est l’émoi du gouvernement lorsqu’il apprit que les autonomistes avaient décidé de manifester à Vannes le 7 août, devant Herriot, venant commémorer « l’union de la Bretagne à la France ! »
Pourtant il ne s’agissait là ni « d’attentat », ni d’action conspirative.
Le 16 juillet, un « Intergroupe Breton » avait été fondé entre Breiz Atao, War Zao et la Bretagne fédérale.
Publiquement, l’intergroupe avait annoncé son intention de manifester.
Le gouvernement fut certainement averti que la population était fort capable de faire bon accueil aux manifestants, il décida d’empêcher coûte que coûte la manifestation.
On décida d’employer le système Chiappe de l’arrestation préventive. Les gauches ont triomphé aux dernières élections, n’est-ce pas ? [9].
De Rennes, de Quimper, de Paris, les « bourriques » arrivèrent en cohortes serrées.
Le 6 au soir et le 7 au matin, tous les autonomistes connus furent arrêtés. Un camion de Breiz Atao, qui transportait des pancartes et des tracts fut saisi avec son chargement.
Les Bretons arrêtés furent parqués à la caserne de la gendarmerie.
Herriot [10] put ainsi, sans avoir de contradiction à redouter, parler à sa manière de la duchesse Anne et des Etats généraux de 1532.
Mais l’alerte avait été chaude. La répression la plus violente fut décidée. Depuis, à travers la Bretagne, les perquisitions, les arrestations se multiplient.
L’échec complet, à Rennes, des sbires de la Sûreté et du juge Ricoud, n’ont fait qu’enrager davantage les policiers.
Une dépêche menaçante, d’origine évidemment policière, annonçait hier de nouvelles opérations.
La Bretagne est sous la terreur !
Il faut lutter contre les violences dont sa population laborieuse est victime !
Daniel RENOULT. »

Notes

[1Les lecteurs de mes anciens blogs connaissent déjà

[3Cf. : 106à.

[4Daniel Renoult, 1880, responsable et journaliste SFIO – il est présent lors de l’assassinat de Jaurès – puis responsable du jeune Parti communiste. C’est donc un militant chevronné qui s’exprime ici au nom du Parti.

[5Maurice Simonin, militant communiste, secrétaire de la Fédération CGTU de l’alimentation

[6dirigeant communiste, spécialiste des questions agricoles

[7Depuis le début août, L‘Humanité soutenait la grève des sardiniers contre la concentration usinière

[8Récentes révoltes paysannes contre les ventes-saisies, et naissance de comités de luttes de paysans poussés à bout par la misère

[9Chiappe, préfet de police de Paris, lié à l’extrême droite, cultivait aussi des amitiés avec les radicaux qui gouvernaient alors. Il s’était signalé par sa brutalité dans la répression des activités communistes

[10Président du Conseil

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