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Des voix disparues et du déroulement des temps

jeudi 27 décembre 2018, par René Merle

Ou du "matérialisme historique"

Dans le roman de Pascal Quignard, Les Larmes, Sar la chamane dit sa vérité : « plus rien n’entoure mes oreilles que des voix disparues », et le présent s’anéantit.
Plus ouvert dans la dialectique passé - présent, Barrès, qui n’est certes pas ma tasse de thé, mais dont je partage ici le propos, rappelle que « l’oracle de Delphes conseilla aux démocrates mégariens de faire entrer dans le nombre souverain tous leurs ancêtres, de telle façon que la génération vivante se considéra toujours comme la minorité. »

L’oracle avait raison, me semble-t-il. Aussi incongrue qu’elle puisse apparaître dans un monde où le présent hédoniste semble être le seul horizon, la présence des morts (« nos » morts ?) ne paralyse en rien le présent ; elle le conditionne, l’éclaire et le fertilise, à condition de ne pas figer ce monde vivant des ombres dans une téléologie rassurante, telle que nous l’a proposée jusqu’à aujourd’hui la vision structuraliste de l’histoire, portée notamment par un peu trop facile « matérialisme historique » perverti (le « vrai » se situant ailleurs…).
Ainsi le monde était clair dans son découpage en strates historiques immuables sur un très long terme, et qui n’enfantaient des strates nouvelles que dans une logique intrinsèque à la strate mère. Du monde antique à la féodalité, de la féodalité au premier capitalisme, etc. Monde stable dans la continuité, rassurant parce que compréhensible.

Il semble ne plus en aller vraiment de même aujourd’hui.
Une interrogation prégnante sur la difficulté de saisir notre présent porte sur le supposé passage de ce monde de catégories fixes et compréhensibles à un monde devenu « meuble », (au sens étymologique de « qui se meut », et dans son dérivé : « sans cohésion apparente »). Un monde qui nous file entre les doigts.
Je ne partage guère cette conviction.

Sans évoquer les basculements inattendus de l’Histoire, les grandes catastrophes guerrières ou sanitaires, les chutes d’Empires, il me semble que le sentiment de la désespérante fuite du temps, de la modification constante des structures sociales, politiques, culturelles, des cadres de vie et de pensée, perdure depuis la plus haute Antiquité, en s’accompagnant constamment d’un rassurant pilier de référence à des origines mythiques. Sentiment de fuite du temps qui bien souvent ne peut que faire sa part à celui de l’inévitable fin. Les Étrusques, dit-on, avaient prédit la fin de leur existence nationale au terme de dix siècles, et le compte fut bon. De même Rome avait le sentiment du destin inexorable qui ferait advenir la destruction après le règne dominateur. Ce qui fut.

Au rebours d’un structuralisme téléologique rassurant, c’est sans doute de cet inquiétant et permanent chaos générateur qu’est né mon intérêt pour l’histoire, et l’envie de le faire partager.
Envie que je n’ai pas senti partagée par la totalité de mes amis lecteurs, qui me disaient que ce refuge dans la recherche historique n’était que tour d’ivoire au regard de la vraie vie au présent. Et de me mettre dans les pattes le célèbre vers de l’Internationale : « Du passé faisons table rase »… Comme s’il ne s’agissait très concrètement pour le Communard Pottier de liquider un passé de servitude, et non pas de l’oublier…

Je reviendrai peut-être, plus concrètement, sur ce qu’a été le fil de ma recherche historique.

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