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Le vote des Algériens, 1938

samedi 25 mai 2019, par René Merle

L’optimisme embarrassé des communistes

Droit de vote des Algériens ? L’épisode du Front populaire est à ces égards bien éclairant. Les départements algériens comptent alors 7.235 000 habitants (dont 987 252 "européens" : la population "indigène", en rapide augmentation, est donc plus que largement majoritaire). La France a 41.500 000 h.
On peut lire cet article optimiste dans le quotidien communiste L’Humanité du 12 février 1938, concernant le éProjet Violetteé. Ce projet, initié par Maurice Viollette, ancien gouverneur d’Algérie, avait fait en 1936 l’objet d’une proposition de loi du gouvernement Blum (socialistes et radicaux).

" La France du Front populaire fera voter le projet Viollette.

De nouveau comme au lendemain du 8 mai 1936, un vent d’espoir souffle parmi les populations musulmanes d’Algérie.
Après des mois d’attente, alors que la déception commençait à gagner le peuple d’Algérie, le projet Blum-Violette est enfin venu en discussion devant les commissions compétentes à la Chambre et au Sénat.
Disons-le tout net : le vote du projet Viollette sera un coup très rude porté ici à l’odieuse propagande hitlérienne et mussolinienne développée de plus en plus intensément à travers l’Algérie.
C’est en effet en spéculant sur la déception du peuple musulman que les hommes du fascisme international et leurs agents français préparent, en Algérie, le terrain favorable au déclenchement de l’agression contre la démocratie française et la paix.

Première étape vers les droits politiques au peuple d’Algérie.
Chacun connaît la position de notre parti sur ce projet qui accorde le droit de vote à plus de 20.000 musulmans sans obliger les bénéficiaires à renoncer à leur « statut personnel ». C’est-à-dire qu’il en fait des citoyens français tout en leur laissant le libre exercice de leurs mœurs et coutumes nationales.
Certes, si l’on sait qu’il y a 6 millions d’indigènes en Algérie, nous sommes loin encore du suffrage universel que réclame notre parti.
D’autre part, certaines catégories d’anciens combattants qui arrosèrent de leur sang le sol de France de 1914 à 1918 sont exclus du projet qui, par ailleurs, favorise plutôt certaines couches de la bourgeoisie musulmane.
Mais les communistes ne sont pas partisans de la politique du tout ou rien.
Nous sommes en Algérie où, depuis plus d’un siècle, le peuple subit l’oppression nationale et sociale la plus cruelle. C’est seulement depuis l’avènement du Front populaire que l’étau de fer s’est un peu desserré et le vote du projet Viollette sera un premier pas en avant vers les droits politiques au peuple d’Algérie.
Ce sera l’arme avec laquelle pourra s’agrandir la brèche ouverte déjà dans le code de l’indigénat par la victoire du Front populaire qui permet aujourd’hui aux travailleurs musulmans d’être membres du Parti communiste ou syndiqués à la C.G.T. sans risquer d’être jetés en prison à Barberousse ou déportés dans le Sud comme au temps des gouvernements d’union nationale.
Toute la population musulmane unanime approuve le projet Viollette sauf peut-être quelques chefs du P.P.A. dont les accointances avec le fascisme de Mussolini ont d’ailleurs fait considérablement baisser le prestige [1]
De leur côté, tous les éléments progressifs de la population française en Algérie, tous ceux qui sont soucieux de l’avenir de la démocratie française réclament impatiemment le vote de cette réforme, gage de l’union indispensable des peuples de France et d’Algérie.
C’est ainsi que Me Gaston Lisbonne, président de la Fédération radicale-socialiste du département d’Oran, nous déclarait récemment : « Le vote du projet Viollette doit intervenir le plus rapidement possible. C’est l’intérêt de la France et de l’Algérie ».
Les agents du fascisme contre le projet Viollette
Naturellement, tout ce que l’Algérie compte de prébendiers, de gros colons exploiteurs, tous les élus réactionnaires et fascistes ont levé l’étendard de la révolte contre le projet Viollette.
La fédération des maires où dominent les élus fascistes passe à la menace la plus insolente dans une résolution où elle se déclare « décidée à lutter contre le projet Viollette par tous les moyens ».
M. Albert Sarraut, qui a repris le projet et le défend dans les commissions contre ses détracteurs, est violemment pris à partie, bassement injurié dans la presse franquiste et hitlérienne d’Algérie.
La Dépêche algérienne écrit qu’ « on ne laissera pas régler le sort de l’Algérie dans les couloirs de la chambre ».
Toujours la menace.
Morinaud, député de Constantine, qui fut si clairement antisémite lors des provocations qui aboutirent aux sanglants incidents de Constantine en août 1934, est aujourd’hui férocement indigénophobe]
A la commission du suffrage universel, il a en termes odieux attaqué le peuple d’Algérie pour défendre les privilèges des gros colons. Il a parlé de la menace que ferait, selon lui, courir à la souveraineté française le vote du projet.
En réalité, et c’est ce qu’a oublié de dire Morinaud, c’est que les électeurs musulmans créés par le projet Viollette risquent de modifier la situation politique dans ces innombrables communes rurales dont le conseiller général ou le maire sont en général un gros colon du pays qui exploite férocement les ouvriers agricoles payés encore 4 ou 5 francs par jour pour 12 heures de travail, malgré les lois sociales [2].
Inutile de dire que l’énorme majorité de ces élus sont fascistes. Tel ce maire de Saint-Louis en Oranie qui, lors d’une réunion électorale donnée dernièrement par le candidat communiste, organisait le chahut en criant sans cesse le bras tendu : « Vive Hitler, monsieur ! C’est Hitler qui sauvera la France ! »
Naturellement, tout ce que l’Algérie compte d’agents de Hitler, Franco et Mussolini est à l’avant-garde de la bataille contre le projet Viollette. Le P.P.F. de Doriot, le P.S.F. de la Rocque, le Rassemblement national des provocateurs Lambert, maire d’Oran, et Bellat, maire de Bel-Abbès.
A Biskra, aux élections aux délégations financières de dimanche, le sang a coulé, 2 musulmans ont été tués. A Sidi-Bel-Abbès, le même jour, il y eut plusieurs blessés graves.
Les hommes de la réaction et du fascisme jouent leur dernière carte : ils vont s’efforcer de multiplier les incidents sanglants en Algérie à seule fin d’effrayer le Parlement et faire échouer le vote du projet Viollette.
M. Sarrault [3], qui a fait des déclarations récentes prouvant qu’il comprend parfaitement la situation actuelle en Algérie, se doit d’agir énergiquement contre toutes les provocations ou les tentatives de provocation, même si celles-ci proviennent de certains éléments d’une administration coloniale qui est loin d’être épurée complètement.
Le vote du projet Viollette sera le symbole de l’union du peuple d’Algérie avec la France du Front populaire pour l’accomplissement de sa mission de paix, de liberté et de progrès social dans le monde.
Robert DELOCHE [4], secrétaire du Parti communiste d’Algérie. "

Notes

[1Le PPA de Messali Hadj y voyait en fait une entreprise de division de la population musulmane. On trouvera dans l’article (1939) du dirigeant communiste Casanova une présentation moins caricaturale et réductrice du PPA.

[2Le congrès des maires d’Algérie repoussa unanimement le projet en janvier 1937

[3Albert Sarrault, ex-ministre des colonies dans plusieurs gouvernements, ex-gouverneur général de l’Indochine, était alors Ministre d’état chargé des affaires d’Afrique du Nord

[4Robert Deloche, 1909, ouvrier fourreur, militant syndical, conseiller municipal communiste de Joinville-le-Pont, avait été envoyé comme représentant spécial du PCF

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