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Langues de France. Appel à manifester...

mardi 26 novembre 2019, par René Merle

Mon point de vue, mais une vue de mon seul recoin "provençal".

J’ai reçu en abondance des appels à participer à la manifestation organisée ce samedi 30 novembre devant le ministère de l’Éducation nationale, à l’appel d’organisations d’enseignants sous le slogan : « Pour que vivent nos langues ![Appel.]] »
Nos langues ? Sont citées l’occitan-langue d’oc, le basque, le breton, le catalan, le corse, le flamand occidental, l’allemand standard et dialectal alsacien et mosellan, le savoyard (arpitan-francoprovençal), les langues d’Oïl, les créoles et les langues autochtones des territoires des Outre-Mer.
Bigre, ça fait du monde et du monde que je connais mal. Je ne sais pas quelle est la vitalité réelle de chacune de ces langues, et je ne peux parler que de celle que je connais, que je parle, que j’écris, et que je défends, le parler provençal de la langue d’Oc. Et encore, je devrais dire du provençal maritime…
Né en 1936, j’ai connu, au-delà de la génération de mes parents, qui comprenaient le provençal et ne le parlaient guère, et surtout qui ont tenu à ne pas me le transmettre, une génération née vers la fin du XIXe siècle pour laquelle le provençal était langue quotidienne. C’était la génération qui avait appris son français à l’école et qui désira pour ses enfants une pleine maitrise de cette langue clé de la promotion sociale. Elle laissa mourir sans états d’âme sa langue en pleine santé.
Mais remarquons que dans cette période où le provençal était langue quotidienne, il était plein facteur d’intégration comme langue du travail et de la convivialité. Ma grand mère, jeune émigrée italienne, le parlait couramment. Et c’est d’elle que je tiens mon amour pour ces deux langues, le provençal et l’italien...
Je ne peux que constater aujourd’hui que le provençal est en mort clinique, en ce qui concerne son usage social. Le substrat rural ou citadin qui la portait a disparu. Le provençal vit donc encore quelque peu par des initiatives associatives, et par de fragiles miettes d’enseignement public qui ont été arrachées de haute lutte. En tant que militant et en tant qu’enseignant, j’ai participé à cette lutte et à cet enseignement [1]. C’était il y a bien longtemps, dans le bouillonnant après 68 et quelques décennies qui suivirent…
Or, ce sont ces miettes d’enseignement que le gouvernement actuel est en train de faire disparaître.
D’où la manifestation. Je la comprends et je lui souhaite du succès.
Cependant, j’imagine que demander à M. Blanquer de vitaliser l’enseignement du provençal reviendrait à demander au loup de protéger les agneaux. L’État français a toujours fonctionné en ennemi des « patois », (aujourd’hui baptisés langues régionales, voire langues minoritaires).
La prégnance de la télévision depuis les années 1950 a fait le reste.
Aujourd’hui, il ne faut pas se voiler la face. Si les habitants actuels de la Provence avaient envie de retrouver le parler provençal, ils pourraient le faire. En dehors de l’école, les moyens modernes d’information et d’acculturation lui en fournissent pleine matière. On peut apprendre une langue tout seul en quelques mois, et a fortiori l’apprendre avec d’autres, les réseaux sociaux sont fait pour ça.On peut lire sur le net tout ce qui a été écrit dans cette langue.
Mais on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.
Et donc, même si de nombreux écoliers de Provence, dont le français est la langue maternelle, avaient la possibilité d’apprendre le provençal, où l’entendraient-ils après la sortie de l’école ? Avec qui pourraient-ils partager leurs acquis [2] ?
Le support social de cette langue a définitivement disparu. Demeurent, et c’est mon cas, des amateurs par plaisir se retrouvent dans les livres et parfois dans les réunions de ce qui devient un ghetto.

Or, il n’existe pas trente six possibilités pour donner un support social à une langue en voie de disparition, voire à une langue morte.
C’est d’abord la lutte politique comme celle que menèrent avec succès les Catalans depuis plus d’un siècle, avec l’objectif interclassiste d’une autonomie, voire d’une indépendance. Lutte « interclassiste » qui réunissait bourgeoisie et couches populaires qui par ailleurs s’affrontaient violemment… Les pouvoirs donnés à la Generalitat de Catalogne lui ont permis d’affermir le support social et la pratique de la langue, désormais officialisée.
Remarquons d’ailleurs d’ailleurs peut ne pas suffire : l’indépendance irlandaise, gagnée de haute lutte, a eu beau officialiser la gaélique, elle n’a pas pu vraiment le remettre en circulation publique.L’anglais est la langue maternelle des descendants des héros de l’indépendance...
A contrario, l’exemple israélien nous montre comment un État peur ressusciter une langue morte (l’hébreu dont l’emploi était seulement liturgique) en l’imposant à des Juifs venus du monde entier et parlant une multitude de langues différentes…
À l’évidence, aucune de ces possibilités n’existe en Provence, où n’existe aucune lutte politique nationalitaire. Et où elle ne peut exister, car elle ne pourrait s’appuyer sur aucune frustration sociale, sur aucun senti de différence, sur aucune revendication de mieux vivre et de dignité à conquérir.

Notes

[1Vous en trouverez des échos sur mon blog, quelque peu endormi aujourd’hui, « écriture de l’occitan et du francoprovençal
 : http://archivoc.canalblog.com/.

[2Acquis d’une langue et d’un accent « normalisés » dans lequel les plus anciens locuteurs « naturel » ont du mal à se reconnaître

1 Message

  • Langues de France. Appel à manifester... Le 26 novembre à 09:07, par comte Lanza

    Bonjour Monsieur Merle,
    Je suis d’accord sur votre diagnostic. Il y a aussi un autre facteur d’importance dans la survie des langues régionales, c’est l’attitude de l’état , disons "central".
    Elle peut être en faveur des langues régionales ou plutôt méfiante, voire hostile.

    En Grande-Bretagne, le gallois semblait condamné. Il l’aurait été irrémédiablement sans les efforts d’ une minorité de Gallois. Mais leurs efforts ne seraient sans doute arrivés à rien si l’état central n’avait pas pris au sérieux la survie du gallois avec des initiatives comme le Welsh Language Act de 1993.

    Aujourd’hui, la défense et promotion du gallois est confiée à l’assemblée galloise.

    En 2011, " le Parlement britannique ratifiait une « mesure » ("measure"), c’est-à-dire un projet de loi émanant de l’Assemblée galloise faisant du gallois une langue officielle au pays de Galles à égalité avec l’anglais. Cette « mesure » sur la langue galloise a été adoptée par l’Assemblée nationale du pays de Galles, le 7 décembre 2010 par un vote unanime. Le 9 février 2011, le projet de loi a reçu la sanction royale, ce qui signifie que le document devenait désormais une loi" ; "Le premier ministre du pays de Galles, Carwyn Jones, a commenté l’adoption de cette loi en affirmant que « bien que la législation ne règle pas tout, cette mesure fournit les outils nécessaires pour s’assurer que la langue galloise pourra continuer à se développer au XXe siècle (sic, pour 21ème), côte à côte avec l’anglais ».(http://www.axl.cefan.ulaval.ca/EtatsNsouverains/paysgalles.htm)

    Mais même à Westminster le gallois est accepté et en 2018, pour la première fois un débat bilingue a eu lieu (il est vrai que c’était pour la réunion du Welsh grand committee qui traite les questions galloises :
    https://www.bbc.com/news/uk-wales-politics-42967899

    Et lorsqu’il y a un débat au parlement de Westminster sur la langue galloise, comme en octobre 2019, tous les intervenants de tous les partis sont d’accord pour défendre le gallois. Le député Glyn Davies rappelle le chemin parcouru : dans sa jeunesse, le gallois était considéré comme le langage de l’échec, et ses parents ne le lui ont pas appris ( Welsh was seen as the language of Failure).
    https://hansard.parliament.uk/commons/2019-10-02/debates/BE76E311-F988-4F8D-B92D-D97B8F703A0C/WelshLanguage

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