La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > Communes de 1870-1871 > Sur la mort de Courbet

Sur la mort de Courbet

mardi 14 janvier 2020, par René Merle

De la Commune au séjour suisse


Gustave Courbet meurt le 31 décembre 1877 à la Tour-de-Peilz, commune vaudoise en rive du Léman, près de Vevey, où le membre de la Commune avait dû s’exiler après son emprisonnement de 1871 et sa condamnation financière de 1873. Dans cet exil accueillant, il avait assidûment fréquenté les milieux démocratiques et radicaux, et reçu nombre d’anciens Communards.
La Suisse romande était alors, depuis 1872 et l’exclusion de l’Internationale ouvrière des « antiautoritaires » par la majorité marxiste, le cœur des Fédérations de l’Internationale « antiautoritaire » créée par les exclus. J’ai eu la curiosité de voir comment ces « antiautoritaires » bakouniniens avaient réagi, « à chaud », à la mort de Courbet. À vrai dire, c’est sympathique, mais ce n’est pas le grand enthousiasme fraternel. Voyons cela de plus près.


On lit dans l’hebdomadaire Bulletin de la Fédération jurassienne de l’Association internationale des Travailleurs, 21 janvier 1878, ce salut à Courbet.
« Deux morts
Deux hommes d’une réputation européenne, qui appartenaient l’un et l’autre au parti socialiste [1], viennent de mourir : le peintre Gustave Courbet et le savant F.-V. Raspail.
[Je donne ci-dessous la partie de l’article consacrée à Courbet]
Courbet était né en 1810 à Ornans (département du Doubs). Il fut en peinture le représentant le plus connu de ce qu’on a appelé l’école réaliste. Dans son livre sur le Principe de l’Art et sa destination sociale [2] :

Malgré le mérite que Proudhon et bien d’autres signalent dans ces compositions, il nous semble que les paysages de Courbet valent mieux, comme œuvre d’art, que sa « peinture philosophique » [3].
Voici du reste en quels termes Proudhon, Franc-Comtois comme Courbet, a caractérisé son compatriote : « Courbet est un véritable artiste, de génie, de mœurs, de tempérament, et, comme tel, il a ses prétentions, ses préjugés, ses erreurs. Doué d’une vigoureuse et compréhensive intelligence, il a de l’esprit autant qu’homme du monde ; malgré cela, il n’est que peintre, il ne sait ni parler ni écrire ; les études classiques ont laissé peu de traces chez lui… Sans condamner formellement le passé de l’art, Courbet veut qu’on le mette de côté et qu’on ne s’en occupe plus. Le passé, dit-il, ne peut servir que comme éducation ; on ne doit s’inspirer que du présent dans ses œuvres…
Tout en reconnaissant à Courbet les caractères d’un initiateur, je ne puis admettre sa prétention d’avoir révélé à l’art des horizons complètement inconnus jusque-là. D’abord le génie ne se produit jamais isolé ; c’est une pensée collective grandie par le temps. En second lieu, l’école française va dans la même direction que Courbet, sans que ni lui ni elle, peut-être, l’aient su. C’est par la peinture de paysage et d’animaux qu’elle revient à la nature et aux choses de la démocratie. Il suffit de citer les noms les plus connus : Th. Rousseau, Fromentin, Daubigny, Corot, Barye, Rosa Bonheur, Millet[Le Bulletin se polarise sur un seul des aspects de la complexe pensée de Proudhon, qui refusait avant tout que l’on stérilise la compréhension (positive ou négative) de l’œuvre du grand novateur, en lui appliquant seulement et exclusivement la définition de réaliste.]] »
Après avoir refusé la croix d’honneur sous l’empire, Courbet se rallia au mouvement de la Commune, dont il fut élu membre aux élections complémentaires du 16 avril [4]. Ce n’est pas lui, comme on l’a tant répété à tort, qui prit l’initiative du décret ordonnant le renversement de la colonne Vendôme, car ce décret, qui porte la date du 4 avril, fut voté avant son entrée à la Commune ; mais il est certain qu’il applaudit à son exécution. Un témoin oculaire a raconté ce qui suit dans le Réveil de Paris :
« Le jour où la colonne fut renversée, il était là, sur la place, avec sa canne de vingt sous, un chapeau de paille à 4 francs, son paletot coupé à la perfection.
 Elle m’écrasera en tombant, vous verrez, fit-il en se tournant vers ses amis. Et il ajouta, en montrant du bout de sa canne un groupe où étaient des figures de traitres (je pourrais les nommer) : ils m’assassineraient comme un monarque, tenez, s’ils osaient.
Le soir il dit à table :
 Nous avons fait une bonne action. Il n’y aura peut-être plus tant de soldats : les bonnes amies des conscrits ne mouilleront plus tant de mouchoirs. Buvons un coup et chantons une chanson.
Et il entonna un air mélancolique et simple, plein de naïveté et de sentiment villageois :
Sur le bord d’un ruisseau
J’ai tué mon capitaine.
Le canon des forts tonnait au refrain
. »
Courbet ne joua à la Commune qu’un rôle effacé ; mais il y donna une marque de bon sens en votant contre la création du Comité de Salut public [5]
Son vote fut motivé en ces termes :
« Les titres Salut public, Montagnards, Girondins, Jacobins, etc. ne peuvent être employés dans ce mouvement socialiste républicain. Ce que nous représentons, c’est le temps qui s’est passé de 93 à 71, avec le génie qui doit nous caractériser et qui doit relever de notre propre tempérament. »
Après la défaite de la Commune, il fut condamné à six mois de prison, qu’il subit ; puis il quitta Paris pour venir s’établir à Vevey. Le gouvernement de Versailles, le rendant personnellement responsable de la démolition de la colonne Vendôme, l’avait contraint à l’exil en saisissant tout ce qu’il possédait en France [6]


« La Liberté » : ce buste offert par Courbet à sa commune d’adoption orne la place du Temple.

Notes

[1« Parti » a ici le sens de « mouvance », et on pas de « Parti » au sens moderne

[2édition posthume chez Garnier frères, 1875, immédiatement après la mort de l’auteur], Proudhon a apprécié d’une façon remarquable quelques-uns des tableaux les plus célèbres de Courbet : la Fileuse, l’Enterrement à Ornans, la Baigneuse, les Casseurs de pierre, les Demoiselles de la Seine, le Retour de la Conférence[[Proudhon fut un familier de Courbet, et l’on connaît le tableau que Courbet a fait de lui en 1853

[3Bien qu’imprégnés sur un plan général par la pensée de Proudhon, les bakouniniens du bulletin effleurent ici bien superficiellement l’analyse de Proudhon, et le débat qui s’en était suivi, je pense en particulier à la très critique réponse de Zola au livre de Proudhon.

[4Il était délégué à l’instruction publique, et président de la Fédération des artistes, qui succédait à la très autoritaire et sélective Commission des arts.

[5Devant la relative impuissance et le laxisme démocratique (liberté de la presse par exemple) de la Commission exécutive mise en place le 20 avril, une majorité de blanquistes et radicaux jacobins mit en place le 1er mai ce Comité, qui, à l’instar des grands ancêtres de 93, voulait assurer par la dictature absolue le salut de la Commune. Courbet se range donc d’instinct dans la minorité anti-autoritaire, comme les internationalistes, pour la plupart bakouniniens, parmi lesquels la haute figure de Varlin

[6On le voit, le Bulletin est singulièrement silencieux sur le séjour vaudois de Courbet, pendant lequel, je le signalais en introduction, l’artiste avait noué des liens étroits avec les milieux démocrates et radicaux. Mais sans doute pas avec les Internationalistes ?
Sur le séjour vaudois de Courbet, on consultera la belle brochure de Didier Erard, Sur les traces de Gustave Courbet à la Tour-de-Peilz, 1873-1877, 2010. Cf. Séjour vaudois/

Répondre à cet article

| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0