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A propos de l’Italie et de la France

lundi 5 novembre 2018, par René Merle

Italie et France, si proches et si différentes aussi...

Je l’ai souvent dit dans mes blogs précédents, et j’y reviens, j’ai un tropisme italien. Pas seulement parce que j’avais une grand-mère toscane, pas seulement parce que j’ai grandi dans une petite ville ouvrière où la population d’origine italienne (essentiellement piémontaise et toscane) était considérable, pas seulement parce que mon domicile n’est pas si loin que ça de la frontière, pas seulement parce que je parle à peu près l’italien, pas seulement parce que j’ai adoré voyager dans la Péninsule, pas seulement parce que j’y ai reçu en Calabre (mais oui…), un prix pour un mien polar, mais aussi, et surtout, parce que « notre sœur latine », comme aiment à dire les chroniqueurs, est, comme il est normal entre frères et sœurs, à la fois si ressemblante et si différente de notre chère France. Et, par ricochet, de cette double donne peut naître un éclairage nouveau sur notre pays.

Italie ressemblante donc parce que, même si le décor historique, urbain et rural, est fort différent du nôtre, et nous procure un dépaysement visuel, nous retrouvons en Italie la même « modernité » que la nôtre, modernité dans laquelle rien ne nous apparaît vraiment étranger (pour moi, en tout cas). Et, quand je passe des chaînes TV italiennes aux nôtres, à quelques exceptions près, j’y retrouve la même publicité, les mêmes poncifs, les mêmes obsessions, les mêmes tentations, et souvent hélas la même médiocrité clinquante…
Italie différente aussi, très différente, parce que, au-delà de cette ressemblance contemporaine (les aéroports et les grandes surfaces sont les mêmes partout), dans le court terme qui la sépare de sa vraie naissance, l’Italie a poussé à l’extrême et a souvent concrétisé des tendances latentes dans notre bel hexagone.

Ne remontons pas aux sources de son unité étatique, si fraîche (1860-1870 !) alors que notre vieille France l’avait quand même réalisée depuis quelques bons siècles. N’évoquons pas l’exportation ratée de la modernité révolutionnaire et napoléonienne entre 1792 et 1815. Mais venons-en aux grands courants qui ont traversé notre vingtième siècle depuis peu défunt. Évoquons en quelques-uns.

- Voilà un pays allié de la France dans le conflit 1915-1918 (oui, 1915, car l’Italie, initialement alliée de l’Autriche-Hongrie et de l’Allemagne, a eu du retard à l’allumage, et il a fallu des démarches françaises, - notamment socialistes, ah Marcel Cachin ! - et des capitaux français pour l’y décider). À l’issue du terrible traumatisme du conflit, la France connaît des conflits sociaux accompagnés parfois d’un verbiage révolutionnaire qui n’ébranla pas véritablement l’Ordre bourgeois. En Italie, au lendemain de la guerre, les luttes ouvrières et paysannes furent véritablement des luttes révolutionnaires, et le pouvoir bourgeois trembla sur ses bases et utilisa un nouveau moyen de riposte : le fascisme. À l’issue du conflit en effet, alors que le nationalisme français a vu se transformer les associations d’anciens combattants en ligues factieuses, menaçant la République, mais incapables de l’abattre, c’est des associations d’anciens combattants italiens que naît le fascisme qui va bientôt s’emparer du pouvoir, quand la France restera une république démocatique.

- Si les Français s’en sont plutôt tenus à l’émigration intérieure lors du grand développement industriel fin XIXe – début XXe, c’est par centaines de milliers, par millions peut-être, que les Italiens sont venus gagner leur vie en France. Leurs patronymes peuplent nos annuaires, et nos monuments, alors que les Français ne sont allés en Italie que pour le tourisme… et pour la guerre.

- Puisque guerre il y a, comment oublier que l’Italie fasciste s’est rangée du côté d’Hitler contre la France, que son armée a occupé le Sud-Est français jusqu’au retournement de 1943. Mais comment oublier non plus les luttes communes des résistants français et des partisans italiens dans les Alpes en 1943-1944… Comment oublier la place des Italiens dans le combat des FTP communistes de la MOI (Main d’œuvre émigrée) dans la Résistance française Bella Ciao, ce chant partisan galvaudé par la récupération de notre « gôche » et par une certaine commercialisation, est bien le bien commun de nos deux Résistances.

- En France, les lendemains de la Libération de 1944 voient s’affirmer un Parti communiste auréolé de la lutte résistante. En Italie, les lendemains de la guerre voient l’apparition d’un Parti communiste auréolé de la lutte des Partisans : le plus puissant Parti communiste de l’Europe occidentale. Mais n France, l’éviction des communistes du gouvernement dès 1947 ouvre une période d’assez honteuse collusion entre les laïques socialistes et le très clérical Mouvement Républicain Populaire. En Italie, les choses sont plus nettes encore après l’éviction des ministres communistes. La Démocratie chrétienne (qui, à la différence du MRP, n’a pas honte d’afficher ses convictions religieuses), prend seule le pouvoir et le gardera pendant des décennies. Pendant des années, le Parti socialiste de Nenni sera dans l’opposition un allié fidèle des communistes, alors que les socialistes français s’affirmaient résolument anti communistes.

- Si l’Allemagne ne fut pas hélas terra incognita pour les millions de STO, de prisonniers, de déportés français, il en alla différemment après 1945, et, à part les échanges scolaires, on ne peut dire que les Français actuels aient une vraie connaissance de l’Allemagne. Alors que dans les Trente Glorieuses, ce sont des millions d’Italiens qui se sont tournés vers les terres germaniques, y ont vécu, y ont noué des liens qui perdurent.

- En France, la secousse de 1968 a engendré une nébuleuse gauchiste au verbalisme révolutionnaire qui ne marqua pas en profondeur la société. En Italie au contraire, le gauchisme de combat, souvent manipulé, est au cœur des sanglantes « années de plomb » dont le souvenir pèse encore sur le pays.

- En France, le Parti communiste est progressivement sorti de son isolement en tentant l’alliance avec les socialistes. Mal lui en a pris, il survit, mais a perdu l’essentiel de son électorat et de ses militants. En Italie, le Parti communiste n’a jamais cessé de sortir de son isolement, jusqu’à proposer à la Démocratie chrétienne un compromis historique. L’opération n’a pas réussi, et, à la différence de son homologue français, le PCI s’est tout bonnement suicidé.

- En France, le Parti communiste réduit à quia essaie de survivre dans l’écartèlement « je désapprouve la politique gouvernementale socialiste, mais je m’allie aux socialistes aux élections municipales et législatives ». En Italie, le Parti communiste « suicidé » est aussitôt ressorti de son cercueil sous la forme d’un grand parti fourre-tout de Centre gauche, qui dépasse en « libéralisme » ce nous avons connu sous la présidence Hollande…

- En France, la droite de gouvernement, de Chirac à Sarkozy, a toujours essayé de jouer la carte de la respectabilité (malgré quelques écarts bling bling de Sarkozy). En Italie, la droite s’est jetée dans les bras d’un aventurier politique, homme d’affaires et de télévision, que Mitterrand avait contribué à mettre en selle avec la cession de la Cinq, et qui a conforté la « beaufitude » italienne par une vulgarité jouissive affichée. Surfant sur l’opération Mains propres (qui n’a pas eu d’équivalent en France, encore une spécificité "excessive" italienne, Berlusconi s’est incrusté pour longtemps dans la vie politique italienne. Et son ombre demeure toujours présente.

- En France, la désillusion, puis la protestation, devant les capitulations économiques et sociales des gouvernements socialistes a suscité la naissance et l’affirmation autour d’un leader charismatique du mouvement « dégagiste » La France insoumise, dont le programme veut proposer une perspective de transformation démocratique politique et sociale. Au même moment, en Italie, le « dégagisme » soi-disant apolitique a fait le succès, autour d’un leader issu du monde du spectacle, (et quel spectacle !) d’un mouvement fourre-tout, Mouvement Cinq Étoiles, au programme ondoyant, mais dont les scores doivent faire pâlir de jalousie le leader de La France insoumise.

- Un point commun évident au plan politique actuel : alors que l’on ne sait plus si, dans ses convulsions et sa déconfiture, le Parti démocrate des ex-communistes/démocrates chrétiens est au centre gauche, au centre droit, ou tout bonnement, d’une certaine façon, à droite, on ne sait plus en France, après la triste expérience du gouvernement Hollande, si ce qui demeure du Parti socialiste est encore « à gauche », alors qu’une grande partie de ses cadres s’est engagée aux côtés du Président Macron… Dans les deux pays, la gauche de gouvernement traditionnelle s’est effondrée.

- Dans le déferlement migratoire actuel, la France, toujours bonne donneuse de leçons humanitaires, n’accueille des migrants qu’au compte goutte, alors que l’Italie en a reçu, par force, des dizaines, des centaines de milliers qui « africanisent » villes et campagnes.

Bref, quand l’encéphalogramme est « normal » en France, il s’emballe quelque peu en Italie.

Seule exception à l’excès italien, le foot, tout aussi populaire sinon plus en Italie qu’en France ; mais si la France s’est tant bien que mal qualifiée pour la coupe du Monde 2018 avant de l’emporter en finale, l’Italie a désastreusement sombré…

Je reviendrai sur tout cela.

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