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L’énigme du désir

jeudi 27 décembre 2018, par René Merle

Un texte de Paul Mathis

"En quoi consiste l’énigme du désir ? [1]

La réponse d’Œdipe à la sphinge était réponse à la question de l’Autre.

Traversant les siècles, son imaginaire d’enfant conduit Schliemann à découvrir Troie, et il nous lègue un masque d’or, signifiant d’art interposé entre le reste du corps d’un roi et le désir du vivant.

Quel est le désir de tout homme ? de toute femme ? de tout enfant ? Dissimulé dans un visage d’emprunt.

Séduire, plaire, gouverner, instaurer un rapport à l’autre où l’image de soi prend plus de place que le corps propre, réel ; c’est donner au monde un masque, pour tenir le corps à distance, et lui préférer une représentation, qui peut être celle du corps mort.

La femme, par son maquillage, écrit directement sur son corps. Elle cerne des orifices, l’œil et la bouche. Les femmes deux fois peintes de Gustave Moreau, montant sur leur peau de multiples hiéroglyphes, semblent antinomiques des nudités de Cranach. Mais elles appartiennent toutes au registre de la peinture, au registre des signifiants du désir, sans attiser l’imaginaire au-delà des limites permises par la représentation.
En tant que peintures, ces femmes ne sont pas désirables. Toutefois, elles amorcent l’objet fétiche, elles en sont le support qui inscrit sur le corps la marque de la mort.

Mais l’homme ne laisse pas à la femme le monopole de ces démarches séductrices.

Le rêve d’un enfant a découvert un masque d’or sur les restes du corps mort d’Agamemnon. Les savants ont dit que ce n’était pas Agamemnon. C’est possible. Mais ce qui est incontestable c’est la découverte des masques de Mycènes à partir de l’imaginaire d’un enfant.

Jamais rêve d’enfant n’a aussi remarquablement rencontré le réel.

Schliemann a articulé son désir au texte d’Homère, pour démasquer le réel le plus sauvage ; les restes des combats antiques enterrés pendant des siècles ; lieux, corps et demeures qui avaient été pensés mythiques.

Les récits d’Homère persistent sous nos pas. On marche sur le sol grec et troyen avec les mêmes fantasmes que ceux des héros d’autrefois. Ils ont légué des mythes et des masques qui se perpétuent jusqu’à nous, et à travers Sophie Schliemann, la femme continue de se parer momentanément de bijoux empruntés.

Si Pâris cède aux instances d’Hélène, ce n’est qu’en aparté, fugitivement, car il reprend vite le combat pour faire semblant d’être un homme, et y trouver la mort, plus précieuse que la vie avec une femme. Car le registre sur lequel, l’homme, la femme et l’enfant ont été trompés est celui qui engage leur exacte rencontre dans le réel, sur quoi on place abusivement le vocable d’amour.

Le masque le plus trompeur est le masque humanitaire, le masque idéologique de la bonté, de la charité, de la compréhension, de la culture, de la mise en place de vertus exposées dont on cache les soubassements parfois répréhensibles. Ce qui se présente sous forme de tendresse, d’attention, n’est pas exempt de mépris, de cruauté. Et le corps est le lieu de la provocation.

La séduction peut tenir lieu de mouvement illusoirement aimant. Si la femme, dans la lumière du soir, se pare pour le pouvoir de la nuit en alléguant une approche de la vérité, l’homme incapable, se ramasse pour le pouvoir du jour.

Le "a" multiplié attise le désir, à travers les objets successifs de la parure ou du pouvoir. Les imperfections disparaissent sous le fard et les bijoux du soir et la lumière artificielle inventée par les hommes confère un surcroît d’illusion.

C’est Priam qui vient demander à Achille le corps d’Hector, ce n’est pas Andromaque. C’est à partir de l’imaginaire entre les hommes que Priam convainc Achille ; ce n’est pas le discours de la différence entre l’homme et la femme, tel qu’aurait pu le tenir Andromaque, qui reprend le corps mort d’Hector. Mais elle n’a peut-être rien à faire du corps d’un homme mort.

Le meurtre d’Agamemnon termine un acte de la farce tragique inaugurée par le meurtre des enfants d’Atrée et perpétué par celui d’Iphigénie. Delphes n’introduit qu’une pause sur le matricide d’Oreste. Les massacres modernes perpétuent les massacres antiques".

Notes

[1Paul MATHIS, Le corps et l’écrit, la psychanalyse prise au mot, Aubier Montaigne, 1981.

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