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De la vitalité du capitalisme

vendredi 28 décembre 2018, par René Merle

et des chemins de la libération ?

J’expliquais dans un billet récent pourquoi je n’avais pas voulu m’engager dans un livre collectif d’intellectuels pour un post-capitalisme : Pour le post-capitalisme ?. Je ne sais ce que sera, si tant est qu’il advient, le post-capitalisme. Sera-t-il le développement d’un processus initié depuis plus d’un siècle, mais bien menacé aujourd’hui, qui apparaissait aux socialistes d’antan comme salvateur : le développement des services publics, l’appropriation communale, étatique, ou collective sous d’autres formes à venir, des grands moyens de production et d’échange ? Comment savoir ? Et à moins de projeter comme nos utopistes de jadis l’image de la cité idéale, ce qui ne mange pas de pain mais ne fait guère avancer le schmilblick, je ne vois pas comment ne pas s’en tenir là. Ce qui implique quand même, et c’est l’essentiel, la défense et la promotion de ces services publics et de ces embryons de communisme dans une société la plus démocratique possible…

Tout ce que l’on peut constater, en tout cas, c’est que le capitalisme a la vie dure, et que, même si sa logique interne le conduit à sa perte, il émerge de chacune de ses crises en affirmant un énorme potentiel de créativité. En témoigne suffisamment la passage actuel au capitalisme totalement mondialisé et informatisé, et l’émergence de pôles capitalistes financiers plus puissants que bien des États.

Dans mes notes de lecture, j’ai relevé ce propos de Friedich Engels, le compagnon de Marx, publié dans le bihebdomadaire de langue allemande de Bruxelles, Deutsche -Brüsseler Zeitung (23 janvier 1848) [1]. Engels explique les encouragements donnés par Marx au développement de l’emprise du capital, tant en Europe qu’à travers le vaste monde [2].
« Continuez donc hardiment votre lutte, braves messieurs du capital ! Pour le moment, nous avons besoin de vous, nous avons même besoin, ici et là, de votre règne. Vous devez nous débarrasser des résidus du Moyen Âge et de la monarchie absolue, vous devez anéantir les conditions patriarcales, vous devez centraliser, vous devez changer toutes les classes plus ou moins démunies en véritables prolétaires, en recrues pour nous ; vous devez nous fournir par vos fabriques et relations commerciales la base des moyens matériels dont le prolétariat a besoin pour sa libération. Et en récompense de tout cela, vous dominerez un court laps de temps. Vous dicterez des lois, vous vous délecterez de la splendeur de la majesté créée par vous, vous festoierez dans la salle royale et épouserez la belle fille du roi, mais n’oubliez pas ceci : "le bourreau se tient devant la porte. » Le bourreau ? allusion à une légende et un poème populaires. Mais le bourreau ici, en l’occurrence, est bien le prolétariat, engendré par le capitalisme, qui prendra conscience de sa force et abattra son géniteur, libérant ainsi de ses chaînes toute la société… Le problème est que « le laps de temps » dont parle Engels s’est fait bien long : le prolétariat n’a guère pris conscience de sa force, et le capitalisme, toujours en transformations et en extension, semble jusqu’à présent une histoire sans fin…

Je prolonge cette citation d’Engels d’un propos récent de Jean-Claude Michéa sur le capitalisme :
« L’animal sauvage, laissé libre d’évoluer dans son écosystème original, pourvoit d’instinct à sa propre subsistance. En revanche, une fois domestiqué, il perd cette autonomie naturelle et devient presque entièrement dépendant de la sollicitude – ou des caprices – de ses maîtres humains. De ce point de vue, on pourrait décrire l’accumulation primitive du capital (et d’une façon plus générale, le développement systématique de la logique capitaliste) comme un gigantesque processus de domestication de l’espèce humaine, opéré au profit de quelques minorités privilégiées (avec cette différence majeure que les maîtres éprouvent, en général, de l’affection pour leurs animaux de compagnie) [3] ».
Comment, malgré tout, et notre présent en témoigne, ne pas apporter toute notre attention et tout notre soutien à ce qui, certes confusément, germe dans l’esprit des « domestiqués » et les pousse à l’action ?

Notes

[1Marx vivait en exil en Belgique après son expulsion de Paris, et Engels l’avait rejoint. Tous deux animaient ce journal démocratique.

[2C’est de cet encouragement que découleront notamment les positions initiales de Marx et Engels sur la colonisation.

[3Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Flammarion, Climats, 2011.

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