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Ernest Renan

vendredi 29 novembre 2019, par René Merle

Une grande partie de ma scolarité primaire s’est déroulée dans l’école Ernest Renan, rasée en 1944 par un de ces bombardements de nos amis américains, qui mirent à feu et à sang notre littoral.
J’ignorais tout alors des raisons qui avaient pu inciter la municipalité socialiste d’avant guerre, (à moins que ce ne soit la municipalité radicale d’avant la guerre précédente), à baptiser ainsi cette école laïque. Et j’avoue avoir continué longtemps à les ignorer. Il a fallu que, dans mes années étudiantes parisiennes, la préparation d’un concours me fasse découvrir les Souvenirs d’enfance et de jeunesse d’Ernest Renan. J’ai conservé cette édition (Calmann-Lévy, 1953) et il m’arrive de m’y replonger avec bonheur. Je l’ai encore fait récemment, quand les réflexions sur la religion ont envahi nos médias.
Voici un extrait de la préface que donna Renan à la première parution de ses Souvenirs… en 1883 (Calmann-Lévy) :

« Le temps de la monarchie de Juillet fut vraiment un temps de liberté [1] ; mais la direction officielle des choses de l’esprit fut souvent superficielle, à peine supérieure aux jugements d’une mesquine bourgeoisie. Quant au Second Empire, si les dix dernières années réparèrent un peu le mal qui s’était fait dans les huit premières, il ne faut pas oublier combien ce gouvernement fut fort lorsqu’il s’agit d’écraser l’esprit, et faible lorsqu’il s’agit de le relever. Le temps présent est sombre, et je n’augure pas bien de l’avenir prochain. Notre pauvre pays est toujours sous la menace de la rupture d’un anévrisme, et l’Europe entière est travaillée de quelque mal profond. Mais, pour nous consoler, songeons à ce que nous avons souffert. Il faudra que les temps auxquels nous sommes réservés soient bien mauvais pour que nous ne puissions dire :
O passi graviora, dabit Deus his quoque finem.
Le but du monde est le développement de l’esprit, et la première condition du développement de l’esprit, c’est sa liberté. Le plus mauvais état social, à ce point de vue, c’est l’état théocratique, comme l’islamisme et l’ancien État pontifical, où le dogme règne directement d’une manière absolue. Les pays à religion d’État exclusive comme l’Espagne ne valent pas beaucoup mieux. Les pays reconnaissant une religion de la majorité ont aussi de graves inconvénients. Au nom des croyances réelles ou prétendues du grand nombre, l’État se croit obligé d’imposer à la pensée des exigences qu’elle ne peut accepter. La croyance ou l’opinion des uns ne saurait être une chaîne pour les autres. Tant qu’il y a eu des masses croyantes, c’est-à-dire des opinions presque universellement professées dans une nation, la liberté de recherche et de discussion n’a pas été possible. Un poids colossal de stupidité a écrasé l’esprit humain. L’effroyable aventure du Moyen Age, cette interruption de mille ans dans l’histoire de la civilisation, vient moins des barbares que du triomphe de l’esprit dogmatique chez les masses.
Or c’est là un état de choses qui prend fin de notre temps, et on ne doit pas s’étonner qu’il en résulte quelque ébranlement. Il n’y a plus de masses croyantes ; une très grande partie du peuple n’admet plus le surnaturel, et on entrevoit le jour où les croyances de ce genre disparaîtront dans les foules, de la même manière que la croyance aux farfadets et aux revenants a disparu. Même si nous devons traverser, comme cela est très probable, une réaction catholique momentanée, on ne verra pas le peuple retourner à l’église. La religion est irrévocablement devenue une affaire de goût personnel. Or les croyances ne sont dangereuses que quand elles se présentent avec une sorte d’unanimité ou comme le fait d’une majorité indéniable. Devenues individuelles, elles sont la chose du monde la plus légitime, et l’on n’a dès lors qu’à pratiquer envers elles le respect qu’elles n’ont pas toujours eu pour leurs adversaires, quand elles se sentaient appuyées. »

Notes

[1Renan était né en 1823

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