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Bonnets rouges (et gilets jaunes)

vendredi 28 décembre 2018, par René Merle

Un éclairage gramscien ?

J’évoquais récemment (Gilets rouges ?) ma recherche d’un article ancien
Voici ce que j’écrivais sur un blog précédent en novembre 2013, au lendemain immédiat de la « crise des Bonnets rouges ». Ce billet était plutôt prémonitoire :

Un éclairage gramscien ? " Autre point à définir et à développer : celui de la « double perspective »1 dans l’action politique et la vie de l’État. Différents niveaux où peut se présenter la double perspective, des plus élémentaires aux plus complexes, mais qui peuvent se réduire théoriquement à deux stades fondamentaux correspondant à la double nature du Centaure de Machiavel, la bête sauvage et l’homme, la force et le consentement, l’autorité et l’hégémonie, la violence et la civilisation, le moment individuel et le moment universel (l’« Église » et l’« État ») l’agitation et la propagande, la tactique et la stratégie, etc." [1]

Dans la période de crise que nous connaissons, (crise larvée et peut-être bientôt aiguë), il n’est pas étonnant qu’Antonio Gramsci (1891-1937), (le pauvre Antonio qui n’en peut mais), soit convoqué comme oracle tutélaire. Convoqué, mais "à la leste", comme on disait chez moi. Foin de la lecture approfondie de ses Cahiers de prison (Quaderni del carcere), la fiche Wikipedia fera toujours l’affaire.

Ne jouons pas au cuistre et laissons se retrouver ou s’empoigner les exégètes, qui oublient un peu trop que les centaines de notes (dont on fit post mortem les Cahiers de prison) ont été écrites dans le mouroir du cachot, entre 1927 et 1937. Il s’agissait pour l’Enfermé, dont Mussolini voulait briser la pensée, de se garder lucide, et non d’assurer une tranquille carrière universitaire.
Mais un mot cependant sur l’affaire des Bonnets rouges "éclairée" par Gramsci. Focaliser seulement sur l’action défensive contre l’écotaxe ferait évidemment oublier l’essentiel : ce qui bouillonne bien au-delà de l’écotaxe et de la Bretagne. Ce bouillonnement sollicite à juste titre des "éclairages gramsciens" par son évident aspect de protestation interclassiste (paysans petits et grands, ouvriers, artisans, industriels, exploités et exploiteurs) comme par son confusionnisme idéologique (extrême droite et extrême gauche, syndicalistes "hexagonaux" - comme FO avant son retrait - et régionalistes autonomistes, etc.). Protestation d’auto-défense pour les Petits, protestation de défaussement pour les Gros, tous grains du même chapelet, tous impliqués dans la même filière productiviste agro-alimentaire. Auto-défense confusionniste dont, dès le début, la majorité des états-majors syndicaux s’est démarquée en appelant à manifester à Carhaix et non à Quimper. Syndicats qui de même manifesteront demain à nouveau demain 23 novembre.

Certes, cette auto-défense "spontanée" est sans grand projet d’avenir, sans perspectives de transformation sociale et politique dans le contexte de la mondialisation. Pour autant, il n’est pas question d’ironiser : quand le licenciement est là, que faire d’autre sinon exiger les meilleurs indemnités de départ ? On peut seulement remarquer que cette auto-défense ouvrière a eu un effet "coagulant" interclassiste, que n’ont pas eu en d’autres régions les récentes luttes ouvrières contre les fermetures d’usine, même en Lorraine où la place historique de la sidérurgie aurait pu en être le ferment.
Coagulation interclassiste ? Voici alors qu’intervient notre Prince machiavélien, revu et corrigé par Gramsci : le Prince qui saisit l’occasion d’unifier des secteurs dispersés du peuple, et qui en fait surgir une dynamique collective et constructive.

Qu’une conscience bretonne spécifique ait pu favoriser l’opération Bonnets rouges est une évidence, comme l’est la tentative de récupération des Identitaires. Mais plus qu’au plan breton, c’est sans doute au plan de toute la Nation qu’il faut porter cette interrogation sur la Prince à venir ?
Qui donc dans notre France en crise tiendra le rôle du Prince ? Mais naturellement, disent nos Gramsciens, ceux qui, travaillant au cœur le peuple, le purifiant par sa réforme idéologique, intellectuelle et morale, établiront sur lui la fameuse Hégémonie.

Pour Pasolini, cette Hégémonie est déjà établie par le Nouveau Pouvoir néo-capitaliste, consumériste et hédoniste, le fameux centaure qui unit la force la plus brutale s’il le faut, et le consentement : même en cas de contestation, tout mouvement social ne peut avoir pour viser que prendre mieux sa place dans cette société de la jouissance et du "bien-être".

Mais d’autres postulants sont sur les rangs pour disputer au Centaure - Pouvoir cette Hégémonie mortifère.
Du côté du Front de Gauche (dont les votes stagnent à toutes les partielles), on se lamente de ne pouvoir cristalliser les mécontentements bouillonnants de la jeunesse en mal d’avenir, des chômeurs et autres laissés pour compte, des salariés victimes de l’austérité... Et pour tout potage, en écho à l’appel de J.L.Mélenchon, L’Humanité répète à satiété que "le peuple de gauche doit reprendre la rue". Certes, mais quid du peuple qui n’est pas à gauche, ou qui l’a été ? Nous sommes loin de la véritable Hégémonie.
Du côté du Front National, c’est une tout autre histoire. L’unification des différents secteurs du peuple est tentée par la récupération des symboles républicains comme celle des vieilles traditions de révoltes égalitaristes.

J’ai souvent eu l’occasion de souligner que l’insurrection républicaine de décembre 1851 avait mobilisé dans la tradition "sans culotte" des foules de petits paysans, d’artisans, de boutiquiers tenants de la libre propriété individuelle, hostiles aux Gros égoïstes, refusant l’injustice fiscale... C’est bien cette fibre persistante, mais décolorée, coupée de ses racines politiques, que le Front veut retrouver et ranimer dans des mouvements comme celui des premiers Bonnets rouges. Et dans le même temps, sous le drapeau tricolore, il se pose en défenseur des prolétaires victimes de la mondialisation. Les récents succès électoraux du FN semblent bien montrer que cette stratégie "hégémonique" est payante.

Notes

[1Gramsci, Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne (1931-1933)

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