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René Merle, “Le choléra de 1865 à La Seyne”,...

lundi 4 février 2019, par René Merle

René Merle, “Le choléra de 1865 à La Seyne”, Étraves, revue de l’office municipal de la culture et des arts de La Seyne (Var), printemps 1976, n°37

UNE FABLE HISTORIQUE AUX RÉSONANCES TOUJOURS ACTUELLES

1852 - 1856 - Naissance des Forges et Chantiers - Un tournant dans la vie de La Seyne
Jusque là, une grosse bourgade d’agriculteurs. de pêcheurs, de marins, et déjà des chantiers navals artisanaux, mais techniquement en pointe.
Avec la société par actions des Forges et Chantiers de la Méditerranée, créée par Armand Béhic, La Seyne entre dans une époque nouvelle.
Béhic, ingénieur parisien, brasseur d’affaires, fait partie du personnel politique impérial : il rachète les petits chantiers existants, et les agrandit, modernise : tout est axé sur la vapeur, le métal, unités blindées pour la marine de guerre, dragues pour le percement de Suez, paquebots... C’est l’époque de la révolution industrielle, de l’expansion coloniale qui commence pour la France, et celle du capitalisme industriel.
Béhic maintient en place Noël Verlaque, ancien charpentier, devenu directeur “sur le tas”, qui a noué avec le personnel des relations ambiguës : autorité paternaliste...
La petite ville dorénavant industrielle va connaître bien des problèmes liés à cette mutation :

La réaction des notables

Nous nous proposons pour aujourd’hui de suivre quelques délibérations du conseil municipal qui parlent d’elles-mêmes. Ces notables locaux, propriétaires moyens ou aisés, agriculteurs, commerçants, retraités des cadres de la Marine, sont placés devant une situation nouvelle dont ils ont du mal à dominer tous les éléments. Leurs réactions sont intéressantes, et en définitive, au-delà de l’histoire, rejoignent nos préoccupations actuelles :

Les ouvriers, corps étranger en marge de la cité
Juin 1862. “Les nombreux ouvriers qui sont venus s’établir à La Seyne ayant fait convertir en habitations une infinité de logements qui pourraient ne pas réunir toutes les conditions de salubrité voulue ... dans un pays dont la population s’est accrue subitement des deux tiers... le conseil municipal a délibéré à l’unanimité l’unanimité de nommer une commission de 5 membres qui seraient spécialement chargés de la surveillance des dits logements”.

Août 1862. “Et séance tenante, le conseil municipal, désirant donner au sieur Persi Pierre, agent de police dont l’intelligente activité est appréciée de chacun, une preuve de satisfaction, vote à l’unanimité une augmentation de traitement de 200 F à cet agent, à la condition qu’il servira d’interprète de langue italienne...”

Sauvons les âmes

Sept. 1862. “Et de même suite M. le Maire expose au conseil que la grande quantité d’ouvriers piémontais qui sont venus se fixer dans cette ville avec leur famille dans le but de travailler dans les Chantiers de Construction navale qui y sont établis, rendent presque indispensable l’appel d’un prêtre italien qui puisse inculquer dans l’esprit et dans le cœur de la plupart d’entre eux les sentiments moraux dont ils ont si grand besoin qu’il croit de son devoir de proposer au conseil la somme de 3 à 400 F laquelle, jointe à une pareille somme qui serait fournie annuellement par la Compagnie des Forges et Chantiers et à celle de 4 à 500 F que donnerait la fabrique formerait les appointements du prêtre à demander”.

Une municipalité démunie

Sept. 1864. Une des innombrables demandes d’augmentation de l’octroi (droits d’entrée sur les marchandises), régulièrement repoussées par le ministère de l’intérieur.

“Considérant que réduite à ses seules ressources ordinaires, la commune de La Seyne dont le nombre d’habitants a doublé en peu d’années, se trouverait dans l’impossibilité d’adopter un meilleur système d’éclairage pour ses rues, de donner à la population qui manque d’eau celle que la ville vient d’acheter, de certains quartiers en élevant la pente de leur sol, d’achever l’agrandissement du cimetière, de construire un abattoir dans de meilleures conditions que celui qui existe et de bâtir un hospice plus en rapport avec les besoins de la localité”.

La classe ouvrière inquiète les notables

“La tranquillité publique est souvent troublée par le personnel des F et C appartenant pour la plupart à. des pays étrangers peu habitués à nos mœurs et d’une nature généralement turbulente”.

La ville réclame aussi l’installation à La Seyne d’un tribunal de simple police, (jusque-là, La Seyne dépend d’Ollioules).

Mai 1865. “Considérant que si l’industrie des Constructions Navales que possède La Seyne donne lieu à des questions de tranquillité publique, de salaires, de difficultés entre patrons et ouvriers, cette industrie fait naître également quantité d’affaires civiles et religieuses...”

Le rapporteur est C.Hugues, républicain victime de la répression en 1851, lors du coup d’état de Louis-Napoléon. Opposant de gauche, ce pharmacien exprime bien l’opinion générale de méfiance devant les chantiers dans une motion adoptée à l’unanimité, contre le Sénat refusant le tribunal à La Seyne parce que “La Seyne n’a qu’une population nomade sans aucune racine dans le sol et que son importance date du développement de l’usine des Forges et Chantiers ! Le rapport est fait par M. X, qui est excusable de ne pas connaître notre commune, sa population, ses besoins, son importance, sa valeur territoriale, autrement effective que la richesse de l’usine des Forges et Chantiers...”

L’égoïsme patronal

Au commencement de l’été 1865, l’entassement de la population ouvrière italienne est particulièrement dramatique dans les masures de l’actuelle rue Nicolas Chapuis. Le Conseil Municipal ne cesse de demander des mesures... mais lesquelles ? Et comment les financer ? Il faudrait à tout le moins dériver les “valats” [ruisseaux] qui y aboutissent, stagnent à l’Ouest et à l’Est de la ville et font des quartiers ouvriers des foyers d’infection.

Les Chantiers refusent toute participation, et s’affranchissent même du droit d’octroi sur les charbons.

Fureur du Conseil Municipal : “Considérant que la Compagnie F. et C. augmente de manière considérable les charges de la ville, par l’entretien des voies de la gare à l’usine, que des charrois lourdement chargés défoncent quotidiennement, par l’absorption des ressources de l’hôpital, du bureau de bienfaisance, des sociétés de charité qui délivrent chaque jour des secours à un grand nombre de famille de piémontais, occupés ou attirés par l’usine, se trouvent dans un dénuement regrettable...”

Le choléra

Les Seynois terrifiés vont fuir la ville en septembre 1865 : le choléra frappe, à partir du “bidonville” qui borde les chantiers. Pendant un mois, les gens campent à Janas, à Tamaris. La ville est désertée, les chantiers sont vides... Lc maire, Nicolas Chapuis adjoint, Verlaque, etc. sont restés.

Ce que des années de méfiance, d’égoïsme et de manque de moyens n’avaient pu obtenir, le choléra l’obtient.

Mais encore une fois, qui paiera ?

Nov. 1865 : “Le conseil municipal décide que pour perpétuer le souvenir du dévouement de M.Chapuis Nicolas, adjoint, mort le 23 septembre victime de son devoir à la chose publique, la nouvelle rue* de La Lune d’où sont tombées les premières victimes prendra à l’avenir le nom de Nicolas Chapuy”.

Mai 1866. “Nous aurons à nous occuper du cimetière, de la dérivation du gros Vallat dans des conditions à ne pas obérer nos finances, de l’assainissement du quartier de la Lune, du comblement des ruisseaux des Esplageolles qui constituent des foyers insalubres, enfin, même, nous avons à assainir tous les quartiers, surtout ceux habités par la classe ouvrière. L’administration des Forges et Chantiers contribuera pour une bonne part aux sacrifices que nous ferons pour la salubrité du pays”.

René MERLE

* Symboliquement, on perce une rue dans le ghetto piémontais, où Chapuis ne se rendait guère avant, mais d’où est venu le mal qui l’a frappé pendant qu’il organisait les secours.

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