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L’Association internationale des Travailleurs et le collectivisme

mardi 14 janvier 2020, par René Merle

Dans un billet précédent, je traitais de l’adhésion au Collectivisme du Congrès ouvrier de Marseille de 1879, saluée notamment par Jules Guesde et Benoît Malon, et je pointais la diversité des contenus que pouvait porter ce mot de « collectivisme » dans l’éventail des chapelles socialistes. J’insistais sur la nécessité, pour les comprendre, de remonter à la naissance du mouvement internationaliste (Association internationale des Travailleurs, née à Londres en 1864).
Les lignes qui suivent n’apprendront rien à ceux qui, historiens et chercheurs, sont versés dans la connaissance de ces années 1864-1879, mais elles peuvent donner envie au lecteur non initié d’aller y voir de plus près.

L’AIT était née de la rencontre d’ouvriers français (marqués par l’idéologie proudhonienne, mutuelliste et fédéraliste), de militants des Trade Unions britanniques (tenants de l’organisation syndicale réformiste), de vétérans, pour la plupart allemands, de la Ligue des Communistes (au premier chef Marx et Engels). Pour être généreuse, la cohabitation ne pouvait qu’être difficile, voire conflictuelle.

Dans les dernières années du Second Empire, la grève cessa d’être un délit (1864), et les chambres syndicales ouvrières furent tolérées (1868). La France connut alors d’importants mouvements sociaux devant lesquels les internationalistes proudhoniens se partagèrent. Alors que de grandes grèves étaient soutenues et parfois dirigées par des militants internationalistes, mutuellistes proudhoniens, issus de la classe ouvrière comme Eugène Varlin et Benoît Malon, d’autres, comme Tolain, un des fondateurs de l’Internationale, s’en retirèrent dans le droit fil de la pure idéologie proudhonienne hostile à la grève comme moyen d’action du prolétariat.
Ces militants internationalistes engagés dans les grèves essayaient d’apporter à la lutte revendicative spontanée, traversée de motivations théoriques très confuses, l’éclairage idéologique que leur proposait l’AIT.
On lit en effet, dans ses Statuts de l’AIT rédigés par Karl Marx en 1864 cette mise en perspective des luttes revendicatives :
« Que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l’abolition de toute domination de classe ;
Que l’assujettissement économique du travailleur au détenteur des moyens du travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes, de la misère sociale, de l’avilissement intellectuel et de la dépendance politique ;
Que, par conséquent, l’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen »
Mais que signifiait exactement « émancipation
économique » ?

De 1866 à 1869, les congrès de l’AIT permirent d’en préciser le sens. Les proudhoniens mutuellistes se trouvèrent isolés en 1869, au congrès de Bâle, quand la majorité des congressistes se déclara en faveur de la propriété collective.

Mais cette majorité collectiviste était en fait doublement clivée : à la minorité des partisans de Marx, favorables à une gestion centralisée de l’AIT, s’opposait la majorité des
« antiautoritaires » bakouniniens, insistant sur l’autonomie des fédérations. Et ce clivage en reflétait un autre bien plus fondamental : les marxistes et les blanquistes prônant un
collectivisme d’État ouvrier, les antiautoritaires prônant un collectivisme an-archiste, dégagé de toute tutelle étatique. Les premiers, communistes marxistes et blanquiste, considéraient comme nécessaire l’intervention ouvrière (candidats ouvriers, partis ouvriers) dans la vie politique nationale, les seconds estimant que cette participation à la vie politique bourgeoise ne pouvait que paralyser l’action révolutionnaire du prolétariat, qui devait se mener en dehors des engagements politiques.
Ces communistes considéraient que la lutte des classes amènerait la prise de pouvoir par le prolétariat, et que l’État, jusqu’alors au service de la minorité exploiteuse, exercerait des fonctions administratives au profit de la majorité productrice. Les antiautoritaires au contraire envisageaient l’événement d’un système économique autogéré en dehors de toute autorité de tutelle, l’État au premier chef.

Curieux destin du mot « collectivisme », ce furent les antiautoritaires qui, pour se distinguer des communistes marxistes ou blanquistes prirent le nom de « collectivistes ». Pour eux, le collectivisme était un communisme non autoritaire, fédérant aussi bien les sociétés de résistance syndicale que les communes fédération des communes ; libre fédération, autonomie ; importance attachée au groupement par métier, sociétés de résistance (syndicats), fédérées entre elles, valeur éducative de la grève, antiparlementarisme, (bref, ce que sera plus tard le syndicalisme révolutionnaire). Antiparlementaire, ce collectivisme refusait la création de partis ouvriers intervenant dans la vie politique nationale.

Or, en 1872 au Congrès de la Haye, les communistes blanquistes et marxistes, passant en force, firent ajouter le paragraphe suivant aux statuts de l’AIT :
« 
Dans sa lutte contre le pouvoir uni des classes possédantes, le prolétariat ne
peut agir en tant que classe qu’en se constituant lui-même en parti politique
distinct et opposé à tous les anciens partis politiques créés par les classes
possédantes. Cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la Révolution sociale et de sa fin suprême : l’abolition des classes.
La coalition des forces de la classe ouvrière, déjà obtenue par la lutte
économique, doit ainsi lui servir de levier dans sa lutte contre le Pouvoir
politique de ses exploiteurs.
Puisque les seigneurs de la terre et du capital utilisent toujours leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques et pour subjuguer le travail, la conquête du pouvoir politique est devenue le grand devoir du prolétariat ».
Le refus des antiautoritaires entraîna leur expulsion, qui allait sonner le glas de la première internationale, qui se dissoudra en 1876. Les antiautoritaires de leur côté fonderont une nouvelle Internationale.
Ces débats furent animés parmi les socialistes des pays européens « développés », c’est-à-dire plus ou moins industrialisés. Que l’on n’imagine pas des foules participant à ces congrès, qui ne réunirent à chaque fois que quelques dizaines de militants confirmés et avides de théorie. En Grande Bretagne, le débat fut vite tranché par le refus des Trade Unions de s’engager dans l’arène politique et idéologique. Il fut vif en Suisse, en Belgique et en Allemagne, en Espagne et en Italie. Mais l’écrasement de la Commune, la mort ou la déportation de la plupart des internationalistes, la chape de plomb de la répression sous la République autoritaire ne permirent guère que le pays connaisse pareil débat.
Il redeviendra public lors des premières victoires républicaines sur le pouvoir conservateur et monarchiste : libération de la presse, amnistie des condamnés. La réapparition de la revendication collectiviste sera avant tout le fait des communistes blanquistes et des premiers disciples de Marx, comme Jules Guesde (ancien antiautoritaire) et Paul Lafargue, le beau-fils de Marx. Il s’inscrivait donc dans la ligne majoritaire du Congrès de la Haye, en 1872, et posait comme perspective immédiate la création d’un parti ouvrier collectiviste, pénétré par les thèses marxistes.

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