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La nouvelle situation italienne, et nous…

mercredi 7 novembre 2018, par René Merle

De la Lega et du Mouvement Cinq Étoiles

La Lega Nord

Si vous étiez passés en Italie du Nord il y a peu, vous auriez vu sur les murs cette affiche.
Sous l’égide du soleil vert des Alpes et de l’emblématique d’Alberto da Giussano (qui à Legnano, en 1176, à la tête de sa Compagnie de la Mort, remporta la victoire décisive de la Ligue lombarde sur l’empereur Frédéric Barberousse), le Senatur Bossi avait regroupé dans sa Lega Nord les diverses formations régionalistes de Padanie, du Piémont à la Vénétie, en passant naturellement par l’épicentre lombard.

Initialement axée sur la défense d’une identité nordiste et de ses dialectes gallo romans, la Lega Nord ravivait des souvenirs scolaires bien connus, comme la celtitude ancienne des territoires situés au Nord du Rubicon.

Mais très vite le mouvement fut clairement séparatiste et marqué à droite. Au nom d’un Nord travailleur, et donc « légitimement » prospère, la Lega Nord fit son fonds de commerce de la condamnation du Sud parasite, profiteur et mafieux. Un Sud pour lequel les honnêtes petits entrepreneurs du Nord en avaient assez de payer. Un Sud qui déversait sur le Nord un flot d’ « étrangers de l’intérieur » qui venaient profiter des acquis nordistes et ne respectaient pas les codes élémentaires de la civilité.

C’est à partir de ce « constat » que la Lega posa la question nationale : puisque l’État italien était défaillant, il convenait de se passer de lui. L’Italie unifiée devait céder la place à une structure fédérale où le Nord ne paierait plus pour le Sud. Thématique qui rencontra des échos immédiats dans des régions où le souvenir des indépendances républicaines et princières est encore très présent, et où la notion d’état central demeure encore liée au souvenir du fascisme mussolinien. Ainsi l’Italie, nation artificielle créée manu militari il y a à peine un siècle et demi (par… le Piémont nordiste) devait à terme éclater. Et les partisans de Bossi de revêtir la chemise verte des activistes de la Padanie, nation en formation. Le site officiel de la Ligue s’intitulait alors : « Lega Nord per il federalismo e l’independenza de la Padania ». Et c’est justement parce que la Ligue voulait rassembler autour des thèmes et des symboles classiques du nationalisme moderne (tel qu’il s’est cristallisé au XIXe siècle) qu’elle put devenir un mouvement interclassiste, qui engloba aussi des pans de la classe ouvrière.

Dans une Italie où les partis de la droite classique et de la gauche réformiste molle étaient confits en dévotion devant l’Europe, la Ligue se singularisa en prenant toutes ses distances avec l’Europe, et avec l’Euro. Dans un paradoxe qui n’est qu’apparent, la Ligue anti-européenne renforçait l’entreprise européenne de dislocation des États-Nations au profit de l’Europe des régions, dislocation dont il est aisé de voir qu’elle servirait une politique des plus réactionnaires.

Ainsi, la Lega Nord apparaissait aux observateurs extérieurs comme l’illustration, inattendue, d’un phénomène déjà présent dans des régions à traditions nationales (Catalogne, Écosse…) : les régions riches ne voulant plus payer pour les pauvres, et annonçant faire chambre à part.

Lega Nord et Front National

Dans le même temps, dans une relation de disciple à maître, la Lega Nord affirmait sa solidarité idéologique avec le FN, lequel le lui rendait bien, mais sous une réserve majeure : le séparatisme.

En France en effet, l’entreprise interclassiste de Front National deuxième manière, que Marine Le Pen développe avec efficacité, loin de s’attaquer à l’État-Nation, vise au contraire à revaloriser la fonction de l’État et le concept de Nation. C’est parce que l’État français, dilué dans l’organisme européen, est défaillant au plan de l’insécurité quotidienne comme au plan de l’insécurité sociale, qu’il convient de le prendre en main pour renforcer ses fonctions régaliennes et l’amener à pratiquer une politique protectionniste de salut économique et social. L’interclassisme du Front National trouve là son fondement, qui lui attire les suffrages de nantis et de prolos, au Nord comme au Sud de l’Hexagone.

Même s’il sait utiliser le « patriotisme régional » (en Alsace par exemple), le Front est clairement et fondamentalement national et français.
Donc la Lega Nord, malgré sa proximité idéologique sur l’immigration et l’Europe, ne pouvait vraiment constituer une référence frontale, si j’ose m’exprimer ainsi
Mais il en va tout autrement depuis peu.

La nouvelle Lega

En effet, si vous parcourez l’Italie d’aujourd’hui, vous verrez la même affiche, mais avec des modifications significatives.
Sur le traditionnel emblème, Lega a remplacé Lega Nord, le soleil vert des Alpes a disparu, et sous l’emblème Padania a disparu, le nom du tout puissant nouveau ministre de l’Intérieur, Salvini, a pris sa place. Par un stupéfiant retournement la Lega parle désormais à toute l’Italie, et pas seulement au Nord.

Alors que le ouvement connaissait un net fléchissement électoral, que le vieux senatur Bossi était quelque peu discrédité, une nouvelle direction jeune, animée par Salvini, a choisi de mettre en sourdine son « padanisme » pour trouver une légitimité nationale dans la reprise pour tout le territoire national de son obsession sécuritaire et de ses thèmes antieuropéens, anti-immigration, anti-contrôle du marché du travail, et bien sûr sécuritaires.

Sur un fond de pauvreté grandissante et d’inquiétude sociale, de xénophobie, d’insécurité quotidienne amplifiée par les médias, de rejet de la gouvernance « respectable » mais combien inefficace du Parti démocrate, le pari Salvini a réussi. De quelque 4 % au plan national, la Lega a frôlé les 18 %, sous les applaudissements du FN enfin rassuré sur le séparatisme, et enthousiasmé par les positions anti européennes et anti migratoires de la nouvelle Lega. Le rapport disciple maître s’est inversé, et c’est en Italie que Mme Le Pen vient saluer celui qui a réussi à passer de l’opposition au pouvoir.

La Lega s’était présentée aux élections dans une alliance tripartite (Forza Italia et autres formations du Centre droit, plus les néo-fascistes de Fratelli d’Italia, dont la flamme emblématique est la même que celle du FN), coalition dominée par un cavaliere Berlusconi, faisant don de sa personne pour enrayer la percée annoncée du Mouvement Cinq Étoiles, et entendant bien revenir au pouvoir avec l’appui de la Lega.

Las, son alliée la Lega l’a laissé en plan pour s’acoquiner, de façon absolument stupéfiante, avec le Mouvement Cinq Étoiles (M5S), arrivé en tête avec plus de 30 %.

Le Mouvement cinq étoiles - M5S

Le M5S fut lancé en 2009 par un leader issu du monde du spectacle, alter ego de Coluche, le comique Grillo (par pitié pour les oreilles italiennes, prononcez Grílo. Son « dégagisme » soi-disant apolitique, lui a assez rapidement assuré des scores qui doivent faire pâlir de jalousie le leader de La France insoumise.
Ceci dit, si l’on peut facilement désormais comparer la nouvelle Lega au Front National, il est difficile de comparer, comme le font un peu vite pas mal de commentateurs, le « dégagisme » du Mouvement 5 Étoiles (M5S) et celui de la France insoumise. Le M5S a été fondé par par un amuseur public, et non par un politicien chevronné comme le leader de La France insoumise. Son programme, si l’on peut parler de programme, est un fourre-tout opportuniste, mais qui se veut vaguement social et écolo, alors que celui de LFI se dit structuré et politique…

Il n’empêche, le M5S ratisse alors largement dans une jeunesse dépolitisée dont l’avenir est barré par la crise économique, une jeunesse qui émigre de plus en plus.
Qui plus est, la déplorable gestion du Parti démocrate a jeté dans les bras du M5S des centaines de milliers d’électeurs de gauche désabusés ou indignés. Faut-il rappeler que ce Parti démocrate (ramassis de communistes repentis et de démocrates chrétiens non repentis) a mené la même politique économique et sociale que celle de M. Hollande, politique que poursuit, en pire, M. Macron. Le Parti démocrate est aujourd’hui battu à plate couture. Faut-il rappeler encore que le fringant leader de ce Parti, M. Renzi, avait d’abord été adoubé par M. Valls, puis par M. Macron : un homme jeune, censé balayer par son charisme les codes de la vieille politique, et nourrissant de son ambition la mise au pas « libérale » du pays. Bref, ces admirateurs français de M. Renzi pourraient aujourd’hui se demander si le même sort ne leur pend pas au nez, en cas d’échec avéré de leur maelstrom de réformes.

La nouvelle jeune direction du M5S a donc choisi de renier ses timides et vagues engagements vers l’égalité sociale et une politique humaniste, et d’accéder au pouvoir avec l’aide de la droite extrême de la Lega.
Doit-elle s’en mordre les doigts ? Salvini est à l’évidence le patron, et Il semble que désormais les sondages montrent une Lega en spectaculaire progression, dépassant les 30% du M5S…

Perspectives françaises
Naturellement, pareille situation nous interroge sur notre situation française, où la gauche sociale démocrate de gouvernement a connu le même effondrement que son homologue italien du Parti démocrate.J’en ai déjà traité récemment consulter l’article

M. Macron, adoubé par une majorité d’électeurs pour faire barrage au FN, a réalisé, sans avoir besoin d’alliance, une opération de phagocytage (socialistes, écologistes et droite dans son gouvernement), en tenant soigneusement à l’écart un FN repoussoir dont il a le plus grand besoin.

Les manœuvres actuelles autour de l’élection européenne et du populisme montrent bien que le FN, désormais Rassemblement national, est pour lui l’adversaire chéri et bienvenu. Et dans le même temps, le Pouvoir entend bien faire peser tout le poids de l’appareil d’État, judiciaire et policier, sur la France Insoumise, car ce mouvement « gazeux » selon la formule désormais célèbre de son charismatique et autoritaire leader, entend bien aller au pouvoir « au nom de peuple et pour le peuple ».

Dans les deux cas, M.Macron agit comme s’il était inimaginable de voir une de ces deux forces d’opposition accéder au pouvoir.
Mais rien ne dit qu’il ait raison. Que va devenir notre pays si s’installe une situation inattendue de crise sociale et politique ? Le Rassemblement national attend son heure, et il besoin d’alliances pour franchir le Rubicon. Si les choses n’allaient pas dans le sens que M. Macron désire, il est vraisemblable que le mariage à l’italienne de la carpe et du lapin (LN-M5S) se ferait chez nous par une coalition victorieuse Droite – FN + ex-abstentionnistes désireux d’un coup de balai. À moins d’imaginer, mais cela apparaît a priori impossible, que la France insoumise, dans un coup de balai, appuierait un gouvernement de Salut public anti européen…

1 Message

  • La nouvelle situation italienne, et nous… Le 8 novembre 2018 à 20:03, par Olivier GIROLAMI

    Bonjour René, content de te lire sur un nouveau site… à ton effigie.
    Merci pour cet article éminemment pédagogique, qui compare la situation politique en Italie et en France et qui envisage pour cette dernière, des passerelles politiciennes pour le gain du pouvoir, qui peuvent faire froid dans le dos...
    Il va être intéressant d’observer les manœuvres politicardes dans les mois à venir… plus que jamais soyons vigilants !!!

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