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Stendhal et la répression d’une « coalition » ouvrière.

mercredi 2 janvier 2019, par René Merle

Lucien Leuwen, 1834.

En 1834, Stendhal écrit Lucien Leuwen, qui restera inachevé, car Stendhal sentait bien que le contenu lui attirerait les pires ennuis dans ce début très répressif de la Monarchie de Juillet.
Lucien Leuwen est le fils d’un riche banquier parisien, il est étudiant à Polytechnique, mais ses opinions républicaines et un soupçon de sympathie pour l’insurrection républicaine de 1832 le font exclure de l’école. Son père lui permet alors de devenir lieutenant dans un régiment de lanciers, en garnison à Nancy. Il y étouffe.

Voici le bref passage où Stendhal évoque ironiquement et comme en reportage la répression d’une « coalition » dans une localité ouvrière voisine ; [1] l’on sent bien à qui vont ses sympathies.

« Le surlendemain, à quatre heures du matin, Lucien fut réveillé par l’ordre de monter à cheval. Il trouva tout en émoi à la caserne. Un sous-officier d’artillerie était fort affairé à distribuer des cartouches aux lanciers. Les ouvriers d’une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on, de s’organiser et de se confédérer.
Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de façon à être entendu des lanciers :
- Il s’agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. Pas de pitié pour ces b…-là. Il y aura des croix à gagner.
[…]
Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à parcourir pour sortir de la ville. La 7e compagnie, où était Lucien, précédait immédiatement une demi-batterie d’artillerie, mèche allumée. Les roues des pièces et des caissons ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames une terreur pleine de plaisir.
[…]
Le 27e de lanciers employa six heures pour faire les huit lieues qui séparent Nancy de N… Le régiment était retardé par la demi-batterie d’artillerie. Le colonel Malher reçut trois estafettes, et, à chaque fois, il fit changer les chevaux des pièces de canon. On mettrait à pied les lanciers dont les chevaux paraissaient les plus propres à tirer les canons.
A moitié chemin, M. Fléron, le sous-préfet, rejoignit le régiment au grand trot ; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut l’agrément d’être hué par les lanciers. Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le murmure sourd se changea en éclat de rire, qu’il chercha à éviter en mettant son cheval au galop ; le rire redoubla avec les cris ordinaires : « il tombera ! il ne tombera pas ! »
Mais le sous-préfet eut bientôt sa revanche. A peine engagés dans les rues étroites et sales de N…, les lanciers furent hués par les femmes et les enfants des ouvriers, placés aux fenêtres des pauvres maisons, et par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient au coin des ruelles les plus étroites. On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts. Enfin le régiment déboucha dans la grande rue marchande de la ville ; tous les magasins étaient fermés, pas une tête aux fenêtres, un silence de mort.
On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville. L’eau en était bleue parce que le ruisseau servait aussi d’égout à plusieurs ateliers de teinture.
Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau. Là, les malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept heures exposés à un soleil brûlant du mois d’août, sans boire ni manger. Comme nous l’avons dit, à l’arrivée du régiment toutes les boutiques s’étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste. – Nous sommes frais, cria un lancier. – Nous voici en bonne odeur, répondit une autre voix. – Silence, f….e ! glapissait quelque lieutenant juste-milieu. Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient gardaient un silence profond et avaient l’air fort sérieux. « Nous voici à l’ennemi », pensait Lucien. Il s’observait soi-même, et se trouvait de sang froid, comme à une expérience de chimie à l’Ecole polytechnique. Ce sentiment égoïste diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service. Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui avait parlé, vint lui parler en jurant des ouvriers. Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris inexprimable. Comme ce lieutenant s’éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez haut : - Espion ! espion !
Les hommes souffraient horriblement, deux ou trois avaient été forcés de descendre de cheval. On envoya des hommes de corvée à la grande fontaine. Dans le bassin, qui était immense, on trouva trois ou quatre cadavres de chats récemment tués et qui avaient rougi l’eau de leur sang. Le filet d’eau tiède qui tombait du triomphe était fort exigu ; il fallait plusieurs minutes pour remplir une bouteille ; et le régiment avait 380 hommes sous les armes. Le sous-préfet, réuni au maire, repassait souvent sur la place, et cherchait, disait-on dans les rangs, à acheter du vin. – Si je vous vends, répondaient les propriétaires, ma maison sera pillée et détruite.
Le régiment commençait à être salué toutes les demi-heures par un redoublement de huées. Le linge étendu aux fenêtres pour sécher faisait horreur par sa pauvreté, son état de délabrement et sa saleté. Les vitres des fenêtres étaient sales et petites, et beaucoup de fenêtres avaient au lieu de vitre du vieux papier écrit et huilé. Partout une vive image de la pauvreté qui saisissait le cœur, mais non pas les cœurs qui espéraient gagner la croix en distribuant des coups de sabre dans cette pauvre petite ville.
Au moment où le lieutenant espion le quittait, Lucien avait eu l’idée d’envoyer ses domestiques à deux lieues de là, dans un village qui devait être paisible, car il n’y avait ni métiers ni ouvriers. Ces domestiques avaient commission d’acheter à tout prix une centaine de pains et trois ou quatre faix de fourrage. Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver sur la plaine quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de foin. A l’instant il se fit un profond silence. Ces paysans vinrent parler à Lucien qui les paya bien et eut le plaisir de faire une petite distribution de pain aux soldats de sa compagnie.
- Voilà le républicain qui commence ses menées, dirent plusieurs officiers qui ne l’aimaient pas.
Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois pains pour lui et du foin pour ses chevaux.
- Ce qui m’inquiète, ce sont mes chevaux, dit spirituellement le colonel en passant devant ses hommes.
Un instant plus tard, Lucien entendit le sous-préfet qui disait au colonel :
- Quoi ! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces gredins-là !
« Il est beaucoup plus furibond que le colonel, se dit Lucien. Le Malher ne peut guère espérer d’être fait général pour avoir tué douze ou quinze tisserands, et M. Fléron peut fort bien être nommé préfet, et il sera sûr de sa place pour deux ou trois ans.
La distribution faite par Lucien avait révélé cette idée ingénieuse qu’il y avait des villages dans les environs de la ville ; vers les cinq heures, on distribua une livre de pain noir à chaque lancier, et un peu de viande aux officiers. A la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut atteint. « Je en sais pourquoi, pensait Lucien, mais je parierais que ce coup est tiré par ordre du sous-préfet. »
Sur les dix heures du soir, on s’aperçut que les ouvriers avaient disparu, à onze heures il arriva de l’infanterie à laquelle on remit les canons et l’obusier, et, à une heure du matin, le régiment de lanciers, mourant de faim, hommes et chevaux, repartit pour Nancy.
On s’arrêta six heures dans un village fort paisible, où le pain se vendit bientôt huit sous la livre et le vin cinq francs la bouteille. Le belliqueux sous-préfet avait oublié d’y faire réunir des vivres.
Pour les détails militaires, stratégiques, politiques, etc., etc., de cette grande affaire, voir les journaux du temps. Le régiment s’était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait preuve d’une insigne lâcheté. Telle fut la première campagne de Lucien. »

Notes

[1Le délit de coalition était en vigueur depuis la loi Le Chapelier (14 juin 1791), qui interdisait les groupements en vue de revendications sociales, et donc, a priori, la grève, contre laquelle le patronat pouvait compter sur le concours de l’armée.

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