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Le Var et la Commune de 1871

mardi 11 décembre 2018, par René Merle

Texte paru dans l’ouvrage collectif 1870-1871 Autour de la Commune de Marseille, Aspects du mouvement communal dans le Midi, Syllepse, 2013.

Presque vingt ans après le terrible trauma de la répression de son insurrection « rouge » de 1851, comment le Var a-t-il réagi à la proclamation de la Commune ?
Apparemment, la contagion « communaliste » ne l’a guère touché. Si, dans leur majorité, les républicains varois ne condamnent pas la Commune, le contraste est grand entre la levée en masse contre le coup d’État de 1851 et l’hésitation, voire l’abstention devant le soutien à la Commune, ou plutôt aux Communes, puisque, de septembre 1870 à mai 1871, c’est aux proches Communes insurrectionnelles de Marseille, tout autant qu’à la lointaine Commune de Paris, que le Var républicain est confronté.
Nous disposions jusqu’à présent sur cet épisode varois des données fournies par les mémorialistes et la presse du temps, mais pas d’un travail d’archives et de mise en perspective historique. C’est dorénavant chose faite avec les travaux de l’historien varois Émilien Constant, et notamment avec sa monumentale thèse, Le département du Var sous le Second Empire et au début de la IIIe République, soutenue à l’Université de Provence en 1977, mais qui, hélas n’avait jamais trouvé de soutien éditorial. C’est fort heureusement chose faite, avec son édition en 2009, par les soins de l’Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines. Je ne peux qu’inviter le lecteur à s’y reporter. (On trouvera les modalités de commande de l’ouvrage sur le site de l’Association : 1851).
S’en tenir au constat d’absence de mouvements révolutionnaires (il n’y a eu ni Commune de Toulon, ni Commune de Draguignan), serait ignorer combien l’opinion républicaine varoise, tant rurale qu’urbaine, a été sollicitée en profondeur par l’événement, et comment elle a réagi, de façon non univoque, en fonction des perspectives qui s’offraient à elle. C’est sans doute cette question des perspectives qui peut expliquer l’apparente distorsion entre des réactions populaires, qui peuvent aller jusqu’à l’émeute, comme en octobre, puis en novembre 1870, et la relative passivité qui suivra.
À l’automne 1870, tout comme en mars 1871, les objectifs de l’action sont immédiats, et s’inscrivent dans la proximité. Il en ira autrement, on le verra, à partir du 4 avril 1871
Le 13 octobre 1870, à partir d’une manifestation de marins et de soldats qui protestent contre l’emprisonnement, sur ordre du préfet maritime (bonapartiste), d’un matelot ayant proclamé des convictions républicaines avancées, une foule combative, où les femmes ne sont pas les dernières, force les cordons de troupe, malgré les coups de feu (un manifestant est tué), rallie une partie des soldats, envahit les locaux officiels et oblige l’Amiral à libérer le prisonnier.
Le 11 novembre, les puissantes manifestations populaires de Toulon et de Draguignan, appuyées par une partie des gardes nationaux et des soldats, obtiennent le maintien du préfet Paul Cotte, que le pouvoir central avait désavoué : Cotte (qui fut un des dirigeants de l’insurrection varoise de 1851) venait d’épurer l’administration de personnalités compromises dans la répression de 1851 et le soutien à l’Empire, alors que Gambetta, depuis Tours et au nom de la Défense nationale, exigeait un œcuménisme rassembleur.
C’est dire que les républicains avancés du Var étaient alors en phase avec la première (et brève) Commune insurrectionnelle de Marseille, qui, du 1er au 13 novembre, naquit du conflit opposant les modérés de la municipalité et de la garde nationale aux républicains de la Ligue du Midi et aux Internationalistes.
Ce qui amena le pouvoir à initier une reprise en main « en douceur » du département, où Cotte demeurait préfet.
Malgré ces tensions, le camp républicain demeurait cependant relativement uni, car il s’agissait de faire front devant une droite varoise, conservatrice et monarchiste, fort puissante. Les élections législatives de février 1871 en témoignèrent : si les républicains obtinrent une victoire totale, la réaction faisait en bien des endroits jeu presque égal.
Avec l’arrivée au pouvoir de Thiers, les jours de Cotte en tant que préfet étaient comptés. Alors que grandissaient les tensions entre les révolutionnaires, parisiens et marseillais, et le gouvernement, Cotte prend l’initiative de distribuer des cartouches aux municipalités « rouges », en vue de riposter à un coup de force réactionnaire. Le surlendemain, 13 mars, il est destitué, dans un lourd climat d’attente et d’inquiétude. Peu après, le 18 mars, la Commune de Paris est proclamée, et celle de Marseille le 22 mars. Le préfet destitué réunit alors ses amis au Luc, localité du centre du Var qui fut le foyer de l’insurrection républicaine de décembre 1851. Des contacts sont pris avec les localités « rouges » du département, cependant que des militants de diverses localités gagnent Marseille pour y renforcer la Commune. Ce n’était pas vraiment ce que souhaitait Cotte, qui attendait un signal décisif de Toulon avant de passer à l’offensive dans le Var. Mais Toulon (où se réfugient les notables marseillais) demeurait dans l’expectative : des émissaires marseillais y sont reçus les 24 et 25 mars, des ouvriers de la proche cité de La Seyne réclament des armes pour soutenir Marseille ; l’ouvrier tapissier Delaury, originaire de Toulon et ancien quarante-huitard, depuis fixé à Paris, « descend » à Toulon le 2 avril et fait acclamer la Commune dans un meeting, avant de rejoindre la capitale (il y sera tué pendant la Semaine sanglante). Mais ce bouillonnement demeure dans le cadre de la légalité, et l’annonce de la défaite de la Commune de Marseille, le 4 avril, y met fin. Ce qui n’empêche pas une bonne partie de la population toulonnaise de faire une conduite de Grenoble aux équipages des deux frégates qui avaient participé à l’écrasement de la Commune de Marseille.
À vrai dire, ces hésitations à sauter le pas n’avaient rien de surprenant. Et la comparaison avec 1851 ne serait pas de mise. En 1851, les insurgés varois prenaient les armes « légalement » pour défendre la Constitution violée. En 1871, il s’agissait de se déterminer par rapport à un mouvement communaliste qui se plaçait très clairement hors de la légalité, et en proclamait une autre. Et cela, à la différence des radicaux de Marseille, les radicaux varois ne le voulaient pas.
Le prolétariat toulonnais, les petits paysans démocrates du « Var rouge », étaient sous l’influence directe de ces cadres radicaux petits-bourgeois : jeunes radicaux ayant fait leurs armes sous l’Empire, ou « vieux » démocrates-socialistes de 1849-1851, qui avaient alors durement souffert de la répression. Le souvenir de l’aventure de décembre 1851 pouvait les pousser à la circonspection, encore que, l’attitude de Cotte le montre, certains témoignèrent d’une combativité certaine. Seule, la menace imminente d’une restauration monarchique aurait pu les faire basculer dans la résistance armée : Thiers l’avait bien compris, qui multiplia à leur égard les messages attestant de son choix républicain.
La plupart de ces radicaux, et ceci se reflète dans les délibérations des communes « rouges » comme dans la presse, furent sensibles à la dimension communaliste des Communes de Marseille et de Paris. Mais, s’ils reconnaissaient dans ces Communes « la commune émancipée » du programme radical de la fin des années 1860, ils n’étaient pas partisans de la Commune révolutionnaire, et encore moins de sa dimension sociale. Après le 4 avril, sans condamner la Commune de Paris, ils demandèrent constamment une négociation pacifique entre Versailles et Paris. L’écrasement de la Commune fut douloureusement ressenti par les plus avancés de ces radicaux : Émilien Constant a rappelé les drapeaux rouges arborés par des chambrées, ou ce drapeau noir agité à Hyères après l’entrée à Paris des troupes versaillaises… Mais l’horizon des cadres radicaux s’inscrira dorénavant très clairement dans la participation électorale à la vie républicaine : les élections municipales du 30 avril leur avaient déjà donné matière à se réjouir…
René MERLE

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