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Diderot – « Sur les femmes »

jeudi 12 décembre 2019, par René Merle

« l’infinie diversité d’un être extrême dans sa force et dans sa faiblesse »

Je donne, en documents et sans les discuter (chacun en jugera), quelques extraits de deux textes de 1722, en complément à mon billet d’hier, Féminisme ? "Mesdames, Citoyens..." :

En 1772, l’académicien Thomas publie une dissertation sur les femmes, dont voici l’entame :

« …L’homme qui n’a jamais manqué une occasion d’abuser de sa force, en rendant hommage à leur beauté, s’est surtout prévalu de leur faiblesse. Il a été tout à la fois leur tyran & leur esclave. la nature elle-même en formant des êtres si sensibles & si doux, semble s’être bien plus occupée de leurs charmes que de leur bonheur. Sans cesse environnées de douleurs & de craintes, les femmes partagent tous nos maux, & se voient encore assujetties à des maux qui ne sont que pour elles… »

Diderot répond aussitôt. L’ouvrage ne lui semble pas aller assez loin. « Il a beaucoup pensé, mais il n’a pas assez senti. Sa tête s’est tourmentée, mais son cœur est demeuré tranquille… »
Et il poursuit, reprenant le vieux thème et toujours neuf de la femme être de nature, si proche mais si dissemblable de l’homme :
« Cependant peu de nos écrivains du jour auraient été capables d’un travail où l’on remarque de l’érudition, de la raison, de la finesse, du style, de l’harmonie ; mais pas assez de variété, de cette souplesse propre à se prêter à l’infinie diversité d’un être extrême dans sa force et dans sa faiblesse, que la vue d’une souris ou d’une araignée fait tomber en syncope, et qui sait quelquefois braver les plus grandes terreurs de la vie. C’est surtout dans la passion de l’amour, les accès de la jalousie, les transports de la tendresse maternelle, les instants de la superstition, la manière dont elles partagent les émotions épidémiques et populaires, que les femmes étonnent, belles comme les séraphins de Klopstok [1], terribles comme les diables de Milton [2]. J’ai vu l’amour, la jalousie, la superstition, la colère, portés dans les femmes à un point que l’homme n’éprouva jamais. Le contraste des mouvements violents avec la douceur de leurs traits les rend hideuses ; elles en sont plus défigurées. Les distractions d’une vie occupée et contentieuse rompent nos passions. La femme couve les siennes : c’est un point fixe, sur lequel son oisiveté ou la frivolité de ses fonctions tient son regard sans cesse attaché. Ce point s’étend sans mesure ; et, pour devenir folle, il ne manquerait à la femme passionnée que l’entière solitude qu’elle recherche. La soumission à un maître qui lui déplaît est pour elle un supplice. J’ai vu une femme honnête frissonner d’horreur à l’approche de son époux ; je l’ai vue se plonger dans le bain, et ne se croire jamais assez lavée de la souillure du devoir. Cette sorte de répugnance nous est presque inconnue. Notre organe est plus indulgent. Plusieurs femmes mourront sans avoir éprouvé l’extrême de la volupté. Cette sensation, que je regarderai volontiers comme une épilepsie passagère, est rare pour elles, et ne manque jamais d’arriver quand nous l’appelons. Le souverain bonheur les fuit entre les bras de l’homme qu’elles adorent. Nous le trouvons à côté d’une femme complaisante qui nous déplaît. Moins maîtresses de leurs sens que nous, la récompense en est moins prompte et moins sûre pour elles. Cent fois leur attente est trompée. Organisées tout au contraire de nous, le mobile qui sollicite en elles la volupté est si délicat, et la source en est si éloignée, qu’il n’est pas extraordinaire qu’elle ne vienne point ou qu’elle s’égare. Si vous entendez une femme médire de l’amour, et un homme de lettres déprécier la considération publique ; dites de l’une que ses charmes passent, et de l’autre que son talent se perd. Jamais un homme ne s’est assis, à Delphes, sur le sacre trépied. Le rôle de Pythie ne convient qu’à une femme. Il n’y a qu’une tête de femme qui puisse s’exalter au point de pressentir sérieusement l’approche d’un dieu, de s’agiter, de s’écheveler, d’écumer, de s’écrier : Je le sens, je sens, le voilà, le dieu, et d’en trouver le vrai discours. »
Mais allez donc retrouver la totalité du texte, elle en vaut la peine :
Diderot

Notes

[1Le célèbre poète élégiaque allemand

[2Le célèbre poète et pamphlétaire anglais

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