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La face noire de l’Unité italienne - la conquête du Sud

mardi 21 janvier 2020, par René Merle

Du brigandage au tragique épisode de Pontelandolfo

Brigantaggio - Brigandage

Jamais l’expression « notre sœur latine » n’a semblé aussi fondée qu’en ces temps où, dans l’identité de comportement, de consommation, de rapport à la modernité, l’Italie nous apparaît si proche, avec en prime ce délectable parfum de légère différence qui la rend si touristique aux yeux de beaucoup.
Et pourtant, quelle différence entre nos deux nations, si l’on compare leurs histoires récentes : la France est un antique État-Nation, l’Italie n’existe pas en tant qu’État unifié avant 1861, après la conquête du Royaume des Bourbons (Royaume des Deux Siciles) en 1860.
J’ai visionné sur Rai Uno une suite déjà ancienne de documentaires sur les luttes paysannes italiennes, de 1860 aux premières années du XXème siècle.
Le premier volet était consacré au Brigantaggio, ce « banditisme social » qui secoua la partie péninsulaire de l’ex-royaume des Bourbons, conquise en 1860 par l’expédition de Garibaldi, et livrée ensuite aux troupes de la monarchie piémontaise.
Plus ou moins clairement, l’expédition de Garibaldi se voulait porteuse de démocratie sociale, elle envisager de donner aux « contadini » méridionaux, dont la misère était affreuse, « carne e pane » (« viande et pain »), et la propriété de la terre. Hélas, non seulement par de nouveaux impôts, une nouvelle administration autoritaire, la perspective de la conscription, le nouveau Royaume d’Italie aggrava les conditions de vie du peuple rural, mais en vendant aux enchères les terres féodales, ecclésiastiques, domaniales, il dépossédait les paysans de l’usus traditionnel et livrait ces terres à de nouveaux exploiteurs, ces « galantuomini » issus de la bourgeoise libérale acquise aux trois couleurs de la nouvelle monarchie. et désormais maîtres d’immenses domaines.
La réponse de ceux qui se sentirent trahis fut la lutte armée contre l’administration piémontaise et les milices des « galantuomini » locaux à la cocarde tricolore. Le recours au drapeau blanc des Bourbons et à la Croix par les bandes paysannes insurgées évoque immédiatement l’insurrection populaire contre la « Repubblica Partenopea » de 1799 et l’occupant français présenté en libérateur [1]. Mais si en 1799 l’insurrection portait un clair projet politique, chasser les Français, les Jacobins napolitains et assurer le retour de la Royauté, l’insurrection du début des années 1860 couvrait en fait une désespérance sociale, sans grandes perspectives politiques (malgré les encouragements initiaux du Vatican et des Bourbons en exil).
Jadis, les solitaires brigands d’anciens régime, (vieille tradition méridionale), n’étaient que des hors la loi, voleurs et pillards. Désormais, avec le Brigantaggio, il s’agit d’une véritable guérilla populaire, où les centaines de bandes armées jouissaient du soutien d’une grande partie de la population. Guerre civile atroce, aux attaques des « Bandits » les troupes piémontaises répondirent par une férocité sans nom, digne des pires guerres coloniales. J’y reviendrai peut-être.
Deux citations peuvent résumer cet épisode tragique. L’une est de l’historien contemporain Alessandro Barbero : « Il brigantaggio è stato al tempo stesso un fenomeno criminale, una rivolta contadina, repressa dall’esercito italiano con una violenza inimmaginabile, e una guerra civile. Se cerchiamo di semplificarlo, riducendo tutto a una sola dimensione, non capiamo nulla di questo fenomeno del quale, per decenni, non si è mai più parlato ».
Je traduis : « Le brigandage a été en même temps un phénomène criminel, une révolte paysanne, réprimée par l’armée italienne avec une violence inimaginable, et une guerre civile. Si nous cherchons à la simplifier, en le réduisant à une seule dimension, nous nous comprenons rien à ce phénomène dont, pendant des décennies, il ne s’est jamais plus parlé ».
L’autre citation est de Gramsci [2] :
« Fino all’avvento della Sinistra al potere, lo Stato italiano ha dato il suffragio solo alla classe proprietaria, è stato una dittatura feroce che ha messo ferro e a fuoco l’Italia meridionale, e le isole, crocifiggendo, squartando, seppellendo vivi i contadini poveri che gli scrittori salariati tentarono infamare col marchio di « briganti ». »
« Jusqu’à l’arrivée de la Gauche [3] au pouvoir, l’État italien a donné le suffrage aux seules classes propriétaires, il a été une dictature féroce qui a mis « à fer et à feu » l’Italie méridionale, et les îles, crucifiant, dépeçant, ensevelissant vifs [4] les paysans pauvres que les auteurs salariés (stipendiés) tentèrent de déshonorer par l’appellation de brigands ». »

Le tragique épisode de Pontelandolfo

Dans le tumulte politique de l’Italie de 1972, le groupe Stormy six publiait un album, L’Unità, qui revisitait l’histoire italienne. Une des chansons évoquait le tragique épisode de Pontelandolfo, petite localité de Campanie, près de Benevent, où, le 14 août 1861, l’armée piémontaise (Bersaglieri) se livra à une terrible répression (viols de masse, exécution de 440 civils, incendie du village), pour venger la capture par les « Bandits » insurgés de 41 Bersaglieri et leur terrible mise à mort. Les localités voisines connurent une répression de ce type. (Paroles de la chanson in fine)

L’officier qui commanda le massacre était originaire de Vicenza (Vicence, en Vénétie). Insurgé patriote vénitien de 1848, Pier Eleonoro Negri avait rejoint le Piémont. Il s’était signalé par sa valeur dans les combats de 1848-1849 contre l’Autriche, dans la campagne de Crimée en 1855, dans les combats de 1859-1860 pour finaliser l’unité italienne. Il fut à nouveau distingué dans la guerre d’indépendance de 1866. Et Vicenza l’honora en donnant son nom à une rue et à une école.
À partir des années 1970, des habitants de Pontelandolfo demandèrent que la cité soit reconnue en lieu de mémoire, jusqu’à ce que, en 2011, ils obtinrent la pose d’une plaque officielle, à partir du souvenir de Concetta Biondi, violée et tuée à l’âge de 15 ans.
À l’occasion de la célébration du cent-cinquantenaire de l’Unité italienne, en 2011, les autorités municipales avaient demandé à leurs homologues de Vicenza d’effacer la reconnaissance publique de Negri. Et le 14 août 2011, une délégation officielle (maire de Vicenza, représentants de l’État et du comité national pour la célébration du 150e anniversaire), apporta des « excuses » nationales à Pontelandolfo, accompagnée d’une unité de Bersaglieri ( !) qui rendait les honneurs à ce message d’unité et de réconciliation…
On peut légitimement s’interroger sur cette façon de suturer l’Histoire, voire de la transcender. On peut imaginer aussi, en ce qui concerne la France, ce que donneraient des cérémonies de ce type dans toutes les localités martyres des conflits civils, religieux ou coloniaux. À chacun de se faire son opinion.

Era il giorno della festa del patrono
e la gente se ne andava in processione
l’arciprete in testa ai suoi fedeli
predicava che il governo italiano era senza religione
ed ecco da lontano
un manipolo con la bandiera bianca
intima ad inneggiare a re Francesco
ed ecco tutti quanti lì a gridare
poi si corre furibondi al municipio
e si bruciano gli archivi
e gli stemmi dei Savoia

Pontelandolfo la campana suona per te
per tutta la tua gente
per i vivi e gli ammazzati
per le donne ed i soldati
per l’Italia e per il re.

Per sedare disordine al paese
arrivano quarantacinque soldati
sventolando fazzoletti bianchi
in segno di pace, ma non trovano nessuno.
poi mentre si preparano a mangiare
il rumore di colpi di fucile
li spinge ad uscire allo scoperto
e son presi tutti quanti prigionieri
poi li portano legati sulla piazza
e li ammazzano a sassate,
bastonate e fucilate.

Pontelandolfo la campana suona per te
per tutta la tua gente
per i vivi e gli ammazzati
per le donne ed i soldati
per l’Italia e per il re.

La notizia arriva al comando
e immediatamente il generale Cialdini
ordina che di Pontelandolfo
non rimanga pietra su pietra
arrivano all’alba i bersaglieri
e le case sono tutte incendiate
le dispense saccheggiate, le donne violentate,
le porte della chiesa strappate, bruciate
ma prima che un infame piemontese
rimetta piede qui, lo giuro su mia madre,
dovrà passare sul mio corpo.

Pontelandolfo la campana suona per te
per tutta la tua gente
per i vivi e gli ammazzati
per le donne ed i soldati
per l’Italia e per il re.

Notes

[1Cf. sur ce site le chant des insurgés sanfedistes : Le Chant des Sanfédistes – Il canto dei Sanfedisti..

[2Fort reprise (mais tronquée) par d’innombrables sites consacrés à la question méridionale, est ainsi mentionnée : Gramsci, l’Ordine nuovo, 1920. En fait, les chercheurs sérieux l’ont repérée dans le quotidien socialiste Avanti ! (le parti communiste n’existait pas encore), édition piémontaise, 18 février 1920 : « Il lanzo ubriaco ». J’y reviendrai. En attendant, les lecteurs italianophones peuvent trouver le texte de l’article sur le site : Gramsci.

[3À partir des années 1880, des gouvernements de centre gauche succèdent à ceux de la droite autoritaire. Gramsci fait sans doute particulièrement référence ici à Giovanni Giolitti, qui domine la vie italienne au début des années 1900

[4Il ne s’agit pas hélas de métaphores mais d’actes de répression généralisés et bien réels

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