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Le communisme chrétien de Wilhelm Weitling

jeudi 3 janvier 2019, par René Merle

Une traduction française de 1840

Les communistes français que j’ai présentés dans néo-babouvistes eurent en 1840 l’opportunité, rare, de lire en français l’essai d’un communiste allemand, avec opuscule de 69 pages de Wilhelm Weitling : Critique religieuse du communisme, L.-A. Michot., 1840.

Le compagnon tailleur Wilhelm Weitling (1808), élevé dans une grande pauvreté, avait comme beaucoup d’artisans et d’ouvriers allemands démocrates, fui la répression et gagné Paris en 1836. Il est cette même année un des fondateurs de la Ligue des Justes, qui regroupe à Paris bonne part de ces exilés.
Le communisme néo-babouviste y domine, et après l’échec de l’insurrection parisienne de 1839, la Ligue va se dégager des rituels de la société secrète et privilégier la lutte sociale.

Le communisme de Weitling est un communisme égalitaire d’inspiration chrétienne. Il est parmi les premiers à fonder ses espérances sur la lutte du prolétariat pour réaliser le bonheur commun. Il regarde devant, et non pas vers un passé où puiser des utopies communautaires. Mais il ne rejette pas la foi religieuse, car elle peut être un vecteur de conscientisation dans une masse aliénée. Le communisme en chantier s’autorise de la science sociale, mais il révèle aussi à cette masse aliénée que Jésus Christ était communiste !

Révélation à partir de laquelle les consciences peu préparées s’ouvriront à la pédagogie communiste. L’opuscule de 1840 est entièrement consacré à ce thème, et il fallait lire l’allemand (ce qui était le cas de la plupart des membres de la Ligue des Justes), pour lire les textes de Weitling dédiés à la lutte des classes [1].

Voici l’entame de son opuscule :
« Pauvres pécheurs et pécheresses ! cet Évangile est pour vous ; faites-en l’Évangile de la liberté ! Vous tous dont la foi chancelle et dont la science ne repose encore sur aucune base solide, dont l’ancre de salut per le fond sur la mer du doute, venez et puisez-y un nouveau courage et une nouvelle espérance ! »

Il poursuit plus loin :
« Pythagore communiquait dans des réunions secrètes les mystères les plus relevés de sa doctrine, seulement aux disciples qui avaient passé par des épreuves très difficiles ; ces épreuves étaient si sévères que souvent un silence de deux à cinq ans leur était imposé.
Cette division par degrés était très sage et bien calculée ; car une science qui exige une étude de plusieurs années peut être comprise d’autant plus facilement si les disciples sont classés d’après les progrès faits, leur amour pour la chose, leur courage et leur persévérance.

Le communisme était la science enseignée aussi bien par Pythagore que par Jésus. Chacun sentira combien elle est étroitement liée dans toutes ses conséquences aux moyens à employer pour la réalisation, et combien elle était difficile à comprendre par un peuple vivant il y a dix-huit siècles, surtout, puisque pour échapper aux persécutions, il fallait l’enseigner sous un déguisement prudent. La preuve encore, c’est le trouble que le réveil de cette doctrine a excité, il y a peu de temps, dans les têtes de nos hommes éclairés.
Jésus devait naturellement, pour la doctrine élevée qu’il voulait faire goûter, demander la foi, comme condition fondamentale, d’un peuple qui, ainsi que le sien, était à un degré si inférieur de civilisation ; car il était impossible d’être compris de tous immédiatement.

Il y a des sociétés et des individus qui, comparés à d’autres sociétés et individus, sont restés enfants quant à leur développement intellectuel ; c’est sur eux que la foi prévaut surtout ; elle est en revanche superflue pour d’autres qui sont avancés dans le développement scientifique, parce qu’elle s’est transformée en science par l’augmentation de leurs connaissances.
Tout instituteur du peuple, quiconque exerce de l’influence sur l’éducation et le développement du peuple doit en conséquence non seulement croire ce qu’il enseigne, mais le savoir, être pénétré de la vérité de l’objet, pouvoir en fournir des preuves, provoquer la critique plutôt que de chercher à l’écarter.
Comme l’instituteur du peuple (et par là nous comprenons les parents, les tuteurs, les maîtres, ainsi que toute personne enseignant), avec des gens tout-à-fait ignorants, des gens qui sont encore enfants d’esprit, a absolument besoins, pour se faire comprendre avec le temps, que ces auditeurs lui accordent croyance, l’importance de l’affaire exige qu’il jouisse auprès d’eux de quelque confiance, d’autant plus que, plus ils sont ignorants, plus il est difficile de leur faire saisir les principes et l’utilité d’une science quelconque ; il faut ainsi qu’il leur impose par sa charge et sa position.
Un tel instituteur, maintenant, quand il est appuyé systématiquement par d’autres maîtres, a tout-à-fait en son pouvoir la période de développement intellectuel de ses élèves ; de lui dépend en grande partie de les retenir courbés dans la sphère de la foi, ou de le faire arriver par la foi à la science et de leur fournis de cette manière l’occasion d’élargir de plus en plus le champ de cette dernière par leur propre activité.

Les classes des privilégiés, qui dirigent l’organisation sociale actuelle, ont tiré parti de cette circonstance [l’ignorance du peuple] dans leur intérêt exclusif. Eux qui croient beaucoup moins, parce qu’ils savent beaucoup, sont convaincus qu’en agrandissant le développement scientifique des masses, celles-ci découvrirons les ruses qui ont assuré jusqu’ici aux premiers le maniement des affaires de tous, ainsi que garanti la résignation et le dévouement des secondes. C’est pourquoi on a cherché de toutes les manières à empêcher que le développement du peuple sorte du domaine de la foi et entre sur le territoire de la science.
Le pouvoir et l’argent dans la main des privilégiés ont été de puissants moyens pour l’exécution de leurs plans. C’est par eux que tout le personnel enseignant s’est trouvé assez bien placé sous leur unique influence.
La foi qui devait servir comme moyen pour faciliter la science, devint maintenant le but, et la science devint le moyen de parvenir à ce but.
Au lieu que le peuple doit croire pour apprendre quelque chose, il doit maintenant apprendre pour croire quelque chose que ceux qui enseignent ne croient pas eux-mêmes. ».

L’essentiel de la démonstration qui suit est consacrée au communisme de Jésus :
« Jésus enseigne l’abolition de la propriété.
L’abolition de la propriété, ce moyen indispensable pour réaliser la communauté des travaux et des biens, était précisément ce qui entravait tant alors la manifestation publique et la propagation de cette doctrine, parce que les principaux des Romains et des Juifs, les prêtres, les Lévites et les Sadducéens étaient tous intéressés à étouffer ces principes dans leur germe.
Comme nous avons encore aujourd’hui dans la société les mêmes classes, quoique sous des noms différents, c’est précisément aussi pourquoi cette abolition de la propriété désirée est toujours encore expliquée comme un renoncement volontaire qui est recommandé, quelque clairement que tous les passages bibliques, malgré les précautions oratoires, prouvent le contraire. »
Une analyse serrée des épisodes et des textes des Évangiles vient ensuite à l’appui.

Notes

[1En 1841, la répression contre les communistes allemands de Paris s’accentue. Weitling retiré en Suisse romande continuera, malgré la répression française, à faire parvenir ses écrits aux compagnons parisiens, et notamment son journal Der hulfern der Deutschen jugend (Le cri de détresse de la jeunesse allemande).

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