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Gambetta 1869, radicalisme à Marseille un an avant la première commune insurrectionnelle marseillaise.

mardi 28 janvier 2020, par René Merle

J’évoquais dans des articles récents la nature du radicalisme marseillais (des radicalismes ?) à la veille de la Commune [1].
La campagne des élections législatives de 1869 donne à ce sujet d’intéressantes indications, un an avant la première Commune révolutionnaire de 1870.
Candidat dans le fief plébéien et républicain parisien de Belleville, Gambetta est également candidat, totalement parachuté, de l’opposition radicale à Marseille. Il est intéressant de voir quelle vision de Marseille le leader radical renvoie aux électeurs. Sa profession de foi (2 mai 1869) commence ainsi :
"Quand, il y a six mois, vous m’offrîtes spontanément la candidature de la première circonscription des Bouches-du-Rhône, j’acceptais, non sans orgueil, de venir tenter, dans la plus grande cité commerciale de France, le sort du scrutin.
J’étais surtout dominé, et je le suis encore, par cette pensée essentiellement politique que c’est à la démocratie régulièrement et scientifiquement organisée qu’il est réservé d’assurer le développement matériel et moral de la nation.
J’estime, en effet, que la sécurité de la propriété, l’accroissement indéfini de l’épargne, la multiplication des affaires honnêtes et prospères, l’élévation toujours incessante de la moralité et de l’aisance, le développement et l’harmonie des intérêts, dépendent absolument d’une organisation où le gouvernement réduit à ses strictes fonctions, est constamment dans la main du pays.
Il ne saurait y avoir, en effet, de prospérité matérielle durable là où la volonté d’un seul, là où la paix, condition nécessaire de l’économie dans le gouvernement et de quiétude dans les prévisions et spéculations d’affaires, dépend du caprice ou de l’intérêt d’un seul.
Il ne saurait y avoir de garantie efficace, pour les petits comme pour les grands intérêts, là où font défaut la liberté et la publicité. Que de catastrophes financières, que de banqueroutes, que de ruines, que d’irréparables désastres on eût évité par la liberté de discussion, d’examen et de critique !
Il ne saurait enfin exiser ni avenir, ni progrès, pour les forces productives du pays, tant que l’on n’aura pas établi les institutions définitives qui donneront à la France l’ORDRE, la JUSTICE, la PAIX et la LIBERTÉ.
Eh bien ! citoyens, la démocratie radicale n’a d’autres prétentions que de réaliser et de fixer, dans d’immuables institutions, le règne de ces principes, d’économie, de protection, et de justice sociale."
Mais sur la justice sociale, rien de plus dans ce texte, ni dans les suivants.
On le voit, ce texte désigne la cité comme commerçante, sa cible n’est pas le prolétariat marseillais, il est entièrement et clairement adressé à la bourgeoisie commerçante et négociante marseillaise, grande et petite.
La campagne de Gambetta souleva cependant un grand engouement populaire. Un incident révélateur : à l’issue d’une réunion du candidat au Palais Lyrique, où, écrit la très modéré Sémaphore, "le jeune orateur a terminé son discours en recommandant la plus grand modération et la plus grand dignité aux électeurs", les 5000 personnes qui attendaient la sortie de Gambetta aperçoivent le préfet entouré d’une escorte policière : "La présence inattendue de M. Levert et de la gendarmerie a excité chez quelques-uns un certain mécontentement, qui s’est traduit pas le chant du De profundis et par des complaintes provençales". L’apparition de la langue du peuple suffit à situer sociologiquement cette foule, qui poursuit sa manifestation au chant de La Marseillaise.
23 - 24 mai 1869, Gambetta est élu à Belleville. Il arrive en tête à Marseille (8.663 voix) devant Thiers (opposition libérale, 3581 v.) , Ferdinand de Lesseps (4553 v.) et Barthélémy (ex-maire et député républicain, 3075 v.). Au second tour, Thiers et Barthélémy se désistent, Gambetta reste seul candidat de l’opposition devant le candidat officiel de Lesseps.
Le 28 mai, il s’adresse à nouveau aux électeurs, en les félicitant de leur calme, et en rejetant les accusations du candidat du pouvoir : "Vous êtes l’anarchie, vous êtes la démagogie" :
"Je renvoie de semblables accusations à ceux qui me les adressent ; en effet, la démocratie sincère, loyale, est la seule ennemie de la démagogie, le seul frein, le seul rempart aux attentats des démagogues de tout ordre ! Les démagogues, ils sont de deux sortes ; ils s’appellent César ou Marat : que ce soit aux mains d’un seul ou aux mains d’une faction, c’est par la force qu’ils veulent satisfaire, les uns et les autres, leurs ambitions ou leurs appétits.
Ces deux démagogies, je les trouve également haïssables et funeste."
Déclaration, on le conçoit, qui jettera le trouble, voire la consternation, dans la rouge Belleville, et dans ceux des plébéiens marseillais les plus politisés, mais qui ne pouvait que rassurer les électeurs bourgeois du grand port.
Et, précisant qu’en cas de victoire au second tour, il optera pour Marseille, Gambetta poursuit :
"Je tiens, en effet, à prouver l’alliance intime de la politique radicale et des affaires, et certes nulle ville en France ne m’offrira de plus fréquents et de plus utiles sujets de démonstration.
Vos traditions, vos mœurs autonomes, votre situation présente, votre avenir qui peut être si grandiose dans une France régénérée où vous auriez le rôle prépondérant de New-York aux États-Unis, me sollicitent vivement à cette détermination."
On ne pouvait plus nettement lier le particularisme marseillais, fondement d’un autonomisme affectif, et cher à de nombreux notables et bourgeois, à un avenir de capitale portuaire et commerciale.
Le 6 juin Gambetta l’emportait (12668) contre de Lesseps (5066).

Notes

[1Cf. : Gambetta en 1869, Belleville & Marseille, par A.Tourneur, Secrétaire du Comité électoral de Belleville en 1869, Paris, Tallandier, 1904.

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