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Écrire sur Marseille ? 1996 -1998

lundi 20 janvier 2020, par René Merle

Un regard sur Marseille avant la grande mode TGV, apports pas chers et sentimentalisme polareux. Comme tout ceci est loin !

Qu’écrirais-je aujourd’hui sur cette cité magique que les inégalités sociales et l’extrême pauvreté ont transformée en poudrière régulée par le clientélisme, les prébendes, les trafics et la délinquance ?
Cf. : Marseille n’existe plus
Mais revenons à ce que je disais il y vingt ans et plus, quand je me suis mis à écrire...

Quelques réponses à la question que l’on m’a souvent posée : "pourquoi avoir écrit sur Marseille, vous qui n’êtes pas Marseillais ?"

“Treize reste raide. Un journaliste blasé est amené à enquêter sur une épidémie de meurtres de "pépés" marseillais, et comprend ce qu’il ne fallait pas comprendre...
J’ai eu beaucoup de plaisir à écrire "Treize reste raide". Et je me suis fait peur aussi. Car Marseille et le Sud-Est ont souvent anticipé dans notre histoire des mouvements d’ampleur nationale".
France Inter, 1997.

La meilleure de mes réponses est très certainement la nouvelle "La Belle de Mai". Si le cœur vous en dit, allez voir sur ce site : La Belle de Mai, nouvelle

René Merle, programme du Festival du film de Dunkerque, novembre 1998
“Marseille. Je n’engage que moi en refusant la crispation localiste, le folklore, la mauvaise pagnolade réchauffée, les dépaysements chicos, les poncifs à la mode, les arbres qui cachent la forêt. Je n’engage que moi en y voyant, dans le métissage et l’ouverture au monde, une des villes les plus françaises qui soient, à sa façon. À preuve, pour qui n’aurait que quelques heures à y passer, loin des beaux quartiers du Sud et des quartiers populaires du Nord, ces quelques pas dans ce qui tient lieu de centre.
Sur les grands escaliers qui descendent de la gare, les statues Belle Époque alignent les conquêtes coloniales qui firent la prospérité du port. Les maisons grises à trois étages que bâtirent alors les maçons italiens, ces Babis ("crapaud" en provençal), que l’émeute tricolore lynchait à l’occasion. Entre deux restaurants à coucous, la plaque à Louise Michel, la Vierge Rouge, la Communarde, qui s’en vint mourir dans la ville qui, avec le Nord, donnait au socialisme français ses premiers élus. Le boyau de la rue Thubaneau, hier rue chaude à matelots, aujourd’hui impasse africaine : c’est ici qu’on chanta La Marseillaise que les Fédérés marseillais de 1792, qui entre eux ne parlaient que provençal, apportèrent à Paris pour abattre la Royauté. La Canebière, frontière mouvante. Le marché le plus maghrébin, le plus parfumé, le plus vivant que vous puissiez imaginer, et les quatre rues piétonnes, européennes standard. La place de l’Opéra où en 1947 les nervis tirèrent sur le peuple, les C.R.S rouges crosse en l’air, eh oui. Marseille toujours à l’avant-garde des grands mouvements sociaux, en 1995, en 1998. Le port maintenant, fermé par les forts que Louis XIV fit construire pour mater la cité rebelle. Les bouillabaisses pour touristes japonais. Le Pharo, palais Second Empire, Novotel intégré. Ici fut fusillé Crémieux, pour avoir dirigé la commune de Marseille, en 1871, sous le même drapeau rouge qu’à Paris. Le château d’If au loin, que virent tant de jeunes Français, qu’on envoyait sur l’autre rive, entre 1954 et 1962, et que découvrirent tant d’expatriés. Monte Cristo le revenant, qui dit que l’injustice jamais ne triomphe”.

René Merle, Accents, le Mensuel des Bouches-du-Rhône, Conseil Général 13, Spécial “Passions méditerranéennes”, 84, 1998,
“ Le Passé présent. Quand j’étais ado à La Seyne, Marseille était un autre monde, Châteaurenard le rival rugbystique, Glanum, Arles, la Camargue, des lieux magiques de rares sorties scolaires. En fait, ma connaissance des Bouches-du-Rhône se limitait à La Ciotat où j’allais en vélo voir ma tante, mon oncle et leurs enfants. Je ne peux passer à La Ciotat sans revoir l’enterrement double des époux, Renée et Alexandre, morts le même jour de n’avoir pas supporté de vivre l’un sans l’autre, ces drapeaux rouges et tricolores qui accompagnaient leurs espérances de bonheur pour tous. En entrant à l’École normale d’Aix au début des années 50, je n’ai d’abord connu du département que les virages enchaînés et les reliefs sévères de la route Toulon-Aix, ces noms un peu étranges qui sonnaient bien, La Bédoule, La Bouilladisse, La Destrousse !
Et puis Aix, le jeudi après-midi dans sa tranquillité provinciale un peu triste : quatre heures pour découvrir la vie...
La vie qui m’a vite entraîné ailleurs, et je ne me doutais guère qu’un jour je connaîtrais mes Bouches-du-Rhône, parcourues et reparcourues, sur le bout des doigts.
Cette connaissance est inséparable du travail d’historien : c’est dire que le passé, en filigrane du présent, me rend d’autant plus attentif à ce présent qu’il me montre, depuis 1789, Marseille et les Bouches-du-Rhône anticipant souvent des tendances d’ampleur nationale.
Des moments de cette recherche qui m’ont particulièrement intéressé, en contrepoint de notre présent, je cite d’abord la complexe période révolutionnaire, 1789-1799. Période fascinante dans son énergie : le futur département est en révolution dès mars 1789, et le demeure au cœur d’affrontements majeurs, souvent dans la violence de la guerre civile, où tout est à improviser aux plans politiques et administratifs. Période fascinante dans ses contradictions : ces hommes qui ne parlent guère français portent à Paris notre hymne national, ceux qui abattent la royauté aux Tuileries menacent ensuite la République Une et Indivisible, etc. En second lieu, j’évoquerai l’extraordinaire expressivité de la littérature populaire, majoritairement d’expression provençale, des Troubaïres marseillais (au sens large) du 19e siècle, et dont l’ami Barsotti m’ouvrit la porte. Ils sont bien oubliés aujourd’hui dans notre société privée d’auto-connaissance ou méfiante devant l’enfermement identitaire. On y trouve certes ce mélange d’ouverture et de xénophobie, de modernité souhaitée et de passéisme dans lequel nous baignons toujours, mais aussi ce mélange de bonne humeur, de tendresse, de rudesse fraternelle et souvent de dénonciation sociale dont se nourrit aujourd’hui la meilleure veine “marseillaise”. Et quand je vois sur le Vieux Port la plaque de Victor Gelu, exilée des vieux quartiers depuis que les grands bourgeois et l’occupant les ont rasés, je suis content que le chantre de la plèbe marseillaise, sous le Second Empire qu’il abhorrait, ait fait porter sa terrible dénonciation du capitalisme par un paysan de Vitrolles, Vitrolles, traditionnel foyer de républicanisme avancé aux portes de la grande ville.
Troisième élément, les années 30, quand une partie de la grande bourgeoisie marseillaise, avec l’appui de la pègre, soutient le Sabianisme, laboratoire social-populiste français, terreau refoulé de bien des aventures présentes. Des deux premiers éléments, j’ai tiré des ouvrages “savants”. Du troisième, les érudits m’excuseront, j’ai tiré un polar, Treize reste raide- René Merle - "Treize reste raide" (roman), Gallimard, Série Noire, 1997-1998 - Présentation, revue de presse, un aller-retour dans le Marseille d’hier et d’aujourd’hui. C’est une histoire marseillaise de sang et de larmes, de bonheurs prosaïques et d’errances communes, de pertes de repères et de recherche de repères nouveaux. Où le présent s’éclaire du soleil noir des années 30, et s’interroge sur l’avenir.
On m’a aussitôt demandé : “Qui est qui ?”. Je suis parti d’une vérité historique où on croisera donc des personnages “réels”, et j’ai nourri de cette vérité un présent où, à travers les clins d’œil, les raccourcis, les jeux de langage, les fictions et les fantasmes assumés, je revendique une vérité de regard sur Marseille d’aujourd’hui, gros de tensions et d’espoirs. Ce n’est pas un polar à message, mais plutôt un polar à signaux, ou à symptômes”.

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