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Andreotti il Divo

jeudi 3 janvier 2019, par René Merle

Le film sur Andreotti et le spectre de Gladio, ou comment le Vatican et les États-Unis préparaient la résistance au "Péril rouge".

Je disais récemment vouloir revenir sur l’Italie : A propos de l’Italie et de la France. Le visionnage du film Il Divo (Paolo Sorrentino, 2008), hier soir sur Ciné+, m’en donne l’occasion.

Giulo Andreotti (1919), « il Divo » (le Divin), leader de la Démocratie chrétienne, a marqué la vie politique italienne à partir de 1947. Le film se situe entre la naissance de son septième gouvernement, en 1991, sa chute en 1992 son procès de 1993 pour l’accusation de compromission avec la mafia, le tout sur le fond bien connu de scandales politiques et de corruptions révélées, qui déclenchèrent l’opération « Mani pulite » (Mains propres).

Toni Servillo campe un inoubliable Andreotti, étrangement mutique et figé. Cette farce baroque et lugubre, traitée en brèves séquences mêlant le présent et les flash back, est certes difficile à déchiffrer pour qui n’est pas au fait des arcanes de la politique italienne de l’époque. Et bien des proches d’Andreotti, traités en ridicules marionnettes (y compris « son » cardinal), demeureront énigmatiques pour le spectateur français. Mais, même pour le profane, demeureront des scènes de grand cinéma : l’errance solitaire d’Andreotti dans le vide de son palais, ses promenades nocturnes dans des rues désertes, couvertes par une escorte armée inquiétante, sa présence indifférente dans les fêtes de la dolce vita de certains ministres…

Andreoti survivra vingt ans à sa chute politique de 1993. Voici le billet que j’avais publié dans mon blog précédent au lendemain de sa mort :

« En ce début de mai 2013 est mort Giulio Andreotti, "Il Divo" démocrate-chrétien qui régna sur l’Italie dans la seconde moitié du XXe siècle. Il avait 94 ans. Il a disparu avec la plupart de ses lourds secrets.

Toutefois, et le coming out n’était pas innocent (à tous les sens du mot), il avait révélé en 1990 (ou plutôt confirmé puisque l’ex-directeur de la CIA, William Colby, en avait fait état dans ses Mémoires en 1976), l’existence du réseau Gladio ("le Glaive"). Réseau qui ne concernait pas seulement l’Italie, puisque, sous l’égide de l’OTAN (1949 : adhésion de l’Italie), ce nom guerrier désignait la mise en place, effectuée dans seize pays d’Europe de l’Ouest (dont la France. Tiens, au fait, où en est l’enquête ?), de cellules clandestines armées (stay-behind) prêtes à lutter contre une éventuelle occupation soviétique, voire à la prévenir.

L’offensive soviétique n’a pas eu lieu, mais les historiens et l’opinion publique italienne s’interrogent toujours ("s’interrogent" serait plutôt un euphémisme) sur l’implication de Gladio, ou à tout le moins de certains de ses éléments, (notamment dans les hautes sphères nationales militaires et policières), dans les tragiques événements des années de plomb italiennes (manipulations, provocations, attentats aveugles terriblement meurtriers, complots, préparations de coups d’État, etc).

Et dans la foulée, en 1992, la presse se faisait l’écho des révélations du Père Caruso sur la "Gladio bianca", organisée à partir de 1958 par un noyau d’éminents Jésuites avec la bénédiction du Pape et un soutien américain, notamment financier : des groupes de "Gladiateurs blancs" avaient été mis en place dans les diocèses à fort péril électoral rouge... Opération qui se voulait seulement de propagande, mais sait-on jamais ? Le scandale fut grand.
Suite aux révélations d’Andreotti, de nombreuses publications italiennes revisitèrent la vie politique nationale depuis le débarquement allié en 1943. On sait, ou on ne sait pas, que dès ce débarquement, et donc bien avant le déclenchement de la guerre froide, les Américains avaient entretenu des contacts étroits avec les réseaux "noirs" organisés sous l’égide du Vatican, de l’aristocratie et des fascistes : il s’agissait de se préparer à l’affrontement physique avec "l’ennemi de l’intérieur", et la préparation alla bien au-delà en Sicile, où, entre 1945 et 1947, la mafia et le banditisme, réintroduits par les USA, frappèrent de façon sanglante les syndicalistes et les communistes.
L’Italie était en première ligne des préoccupations américaines, tant par sa position stratégique (au contact frontalier avec la Yougoslavie, à quelques encablures de l’Albanie) que par la force impressionnante du parti communiste.
Avec la création de la CIA en 1947, ces contacts se renforcèrent et persistèrent jusqu’au milieu des années 1970. En ce mois d’avril 2013, la publication par WikiLeaks d’une masse de messages de Kissinger est venue confirmer ces liens entre les États-Unis et ces milieux prêts à tout pour contrer l’influence communiste.

Après 1975, les Américains changèrent de stratégie en Europe et abandonnèrent un soutien trop voyant aux régimes dictatoriaux d’Europe du Sud. Mais l’exemple terrifiant de leur rôle dans le coup d’État militaire au Chili (1973) n’allait pas cesser de planer sur la gauche italienne.
Ce changement de stratégie des Américains tenait essentiellement aux gages que leur avaient donnés, sous la pression, ceux-là mêmes qu’ils combattaient par tous les moyens. Depuis 1949, date de la création de l’OTAN, les partis d’opposition qui s’approchaient du pouvoir (Parti socialiste dans les années 1960, Parti communiste dans les années 1970, celles du Compromis historique brisé dans le sang d’Aldo Moro) furent sommés de témoigner de leur fidélité atlantique.
À partir du milieu des années 1970, c’était chose faite. Mais, ce faisant, ces deux partis perdaient leur âme, et, malgré la persistance à leur encontre de la rhétorique anti Rouge, leur éventuelle accession au pouvoir n’offrait plus guère de dangers.

Pour autant, le trauma demeure. C’est une affaire entendue, et depuis fort longtemps donc intériorisée par les Italiens : il n’est pas question qu’une "vraie gauche" accède au pouvoir. Trop d’épisodes obscurs, et souvent sanglants, en ont témoigné. Les forces qui, depuis la chute du fascisme, se sont, en dehors du jeu politique légal, ingéniées à maintenir le pays "du bon côté", forces occultes souvent en prise directe avec les survivants du régime mussolinien, avaient deux commanditaires, le Vatican et les États-Unis. Il serait bien innocent de penser que ces deux-là se désintéressent aujourd’hui de la situation italienne... »

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