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Le psychanalyste Paul Mathis parle de Picasso

mardi 17 décembre 2019, par René Merle

L’exposition actuelle de Picasso à Toulon me renvoie à ce texte du psychanalyste Paul Mathis [1] :
[...] L’art est un système de satisfaction et d’approche de l’inconscient, cherchant à échapper aux idéologies et aux techniques qui veulent soumettre ce qu’il y a en nous de singulier, surtout si ce singulier est subversif.
Picasso en est un exemple, qui interroge ce lien entre le semblant de l’art et la vie ; entre une production picturale, indéfiniment renouvelée, et un corps qui s’est maintenu alerte jusqu’à la limite du grand âge.
Quelle connivence l’artiste entretient-il avec son corps ?
Sa main devient experte dans l’application des lignes et des couleurs, mais Schumann se mutile un doigt, ainsi que Nietzche ; Van Gogh s’abîme une oreille puis le cœur.
Picasso conserve, au contraire, à son corps son intégrité, ses capacités, tout au long de sa vie.
Entre le corps souffrant et le corps radieux, il y a place pour tous les intermédiaires ; les cachotteries, les tromperies, les masques ; ceux du corps lui-même, ceux de ses productions, de ses emprunts, qui témoignent de l’accès difficile à la vérité.
Picasso brise les références figées pour donner aux actes de son corps une vigueur qui ne cessera pas de peindre et dont les tableaux successifs seront les témoins d’une vie qui ne se fixe pas dans un instant particulier ; qui privilégie cet instant, mais ne s’y enferme pas.
Il fut longtemps de tradition de faire naître la production artistique du corps malade ou des conflits subjectifs. Beaucoup d’artistes sont morts prématurément, et même avec plaisir, le corps paraissant s’être abîmé au profit de l’œuvre, comme pour témoigner d’une souffrance obligée.
Picasso, lui, offre une dimension tout à fait autre. Son corps ne se consume pas pour son œuvre, et il semble au contraire que son œuvre alimente la vie de son corps. Il y a renvoi, réciprocité, entre son corps au contact du monde et sa main qui en transpose l’inventaire sur la toile. Vivance, politesse, de l’un à l’autre.
Picasso parvient au vieil âge. Sa main et son regard restent vifs. Il s’est encore promené la veille de sa mort, a dit son jardinier. Son art serait-il un semblant au service de la vie ? Il vit pour un art, dit-il, c’est-à-dire qu’il ne se détériore pas pour lui et que son art alimente sa vitalité.
Le réel, est-ce son corps de peintre, ou son corps d’amant de la vie, qui procède du semblant de son art ? Art jamais fixé, toujours en marche, toujours repris et renouvelé, dans le recommencement des jours et des nuits, comme l’amour toujours à reprendre et à poursuivre ? [...]

Notes

[1Paul Mathis, Face à l’ordre des lois, Denoël, 1989

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