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Banquets réformistes et banquet communiste de 1840

vendredi 4 janvier 2019, par René Merle

vus par le très bourgeois Le Constitutionnel

À l’exemple de ce qu’avait initié l’opposition anglaise, les divers courants de l’opposition française (dynastique ou radicale) initièrent une campagne de banquets permettant de contourner les lois répressives visant les associations. Les toasts portés à cette occasion étaient de véritables déclarations programmatiques.

Au lendemain du premier Banquet communiste à Paris (Belleville) le 1er juillet, on pouvait lire cet éditorial du grand journal centriste Le Constitutionnel, 5 juillet 1840. J’en donne l’intégralité, en l’entremêlant de quelques commentaires.

« Les banquets réformistes et radicaux se succèdent, et les toasts qui s’y entrechoquent indiquent clairement que les convives ne s’accordent que sur un seul point, à savoir que tout est au pire dans notre organisation politique et sociale. Quant au remèdes qu’il faut apporter aux maux affreux qu’ils signalent, les orateurs ne s’entendent plus, et chacun, plein de foi dans sa recette, n’a qu’une très mince idée de l’expédient d’autrui. »

L’emploi ironique de « maux affreux » montre bien avec quel mépris le journal considère les critiques de l’état politique et social de la France de la très bourgeoise Monarchie de Juillet. Tout va bien, et laissons les excités s’égosiller… Ce qui n’est pas sans nous rappeler notre présent macronien.

« Nous devons nous hâter de dire que les démonstrations dont nous parlons sont parfaitement légales. Une opinion, si peu raisonnable qu’elle soit, peut toujours être discutée, et c’est l’honneur de notre époque d’avoir substitué à l’émeute des rues, le pacifique usage des formes anglaises. D’ailleurs, ces manifestations publiques ont un avantage pour tout le monde. Un parti qui prétend à l’empire doit dire tout haut ce qu’il veut : il est bon qu’il expose ses doctrines, ses vues d’avenir, et qu’ami ou ennemi, on l’accepte ou on le discute en pleine connaissance de cause. Il n’y a donc ni à s’étonner ni à s’effrayer de ce qui se passe. Notre temps en a vu bien d’autres. Depuis dix ans, l’état, la société, l’église ont eu leurs réformateurs en théorie. De tout cela, il reste peu. Que restera-t-il du mouvement d’idées contradictoires qui s’est enté sur la réforme électorale ? Pas grand chose, à notre avis, si non ce progrès réel qu’aura fait un parti d’abdiquer les actes violents pour la discussion. »

Le Constitutionnel croit pouvoir se permettre de traiter par le mépris le bouillonnement politique (républicains), social (socialistes et communistes) et religieux (notamment Lamennais) qui suivit l’insurrection de 1830 usurpée par les Orléanistes.
Un an après l’échec et la dure répression de la puissante insurrection parisienne blanquiste de 1839, le journal voit s’ouvrir une ère de tranquillité… qui se terminera par l’insurrection de février 1848 et la chute de la monarchie. Mais effectivement, du côté des sociétés secrètes et de l’opposition radicale, on passe de l’action violente de rue à l’entreprise pacifique de conscientisation de l’opinion.

« Le point de départ de toutes les démonstrations récentes, c’est la réforme électorale : le dernier mot, très peu dissimulé, c’est le renversement de l’Établissement de Juillet. Ce rapprochement seul indique jusqu’à quel point se sont fourvoyés les hommes honorables qui ont pris le suffrage universel sous leur patronage, et qui ont défendu à la tribune la thèse radicale. On les pousse certainement plus loin qu’ils ne veulent aller, car quels que soient leurs griefs contre le Gouvernement qu’ils ont contribué à fonder, leurs paroles même témoignent que leur foi dans l’avenir monarchique de la France n’est pas détruite. Il y a là un malentendu qui s’expliquera, et peut-être les personnages dont nous parlons commencent-ils déjà à regretter d’avoir prêté à des projets qui ne sont pas les leurs, l’appui de leur popularité. »

Le thème principal des banquets est effectivement l’exigence d’une réforme du régime censitaire, réservant le droit de voter et de se faire élire aux plus fortunés. Les revendications vont des plus modestes (abaissement du taux du cens, permettant à la petite bourgeoisie de voter) à la plus décisive (suffrage universel… évidemment masculin).

« Nous n’insistons pas davantage sur les tendances politiques de réunions radicales. Il ne nous convient pas de provoquer une discussion où nous aurions dans les lois de septembre, un trop rude auxiliaire. Ce qui peut se débattre à l’aise, ce sont les théories sociales, et, sur ce terrain, les réformateurs, il faut en convenir, sont disposés à nous faire bien du chemin.
Ce n’est pas qu’on soit d’accord en ces matières, tant s’en faut. Bien que les banquets où ces doctrines se formulent, soient sévèrement réglementés, bien que les toasts qu’on y développe soient soumis à l’approbation des commissaires, dans le but sans doute de donner à ces manifestations un peu d’unité, les orateurs sont loin de s’entendre, et les critiques des feuilles du parti arrivent ensuite pour ajouter à la confusion. »

La loi du 9 septembre 1835 avait réduit drastiquement la liberté de la presse et mis à bas la presse d’opinion. C’est pourquoi les toasts n’étaient pas improvisés et devaient être soumis à l’approbation officielle. Grand seigneur, Le Constitutionnel ne fait pas appel à cette loi, et à d’autres, qui châtiaient les délits d’opinion, et veut s’en tenir à la discussion.

« Tandis que les plus sensés demandent avec instance qu’on ne s’occupe que de ce qui est pratique, les plus ardens [1], les moins politiques se moquent des faits et reconstruisent une société à leur guise. Saint-Simon, Fourier ne sont à côté de ceux-ci que des réformateurs à l’eau-rose [2]. Le titre même qu’ils prennent indique nettement leurs tendances. Héritiers directs de Babeuf, ils veulent la communauté des biens, et ils s’appellent « communistes ». Toute leur théorie se résume dans ce mot : « Abolition de la propriété ». »

Voilà, le grand mot est lâché : « Communistes », le mot qui ne peut qu’effrayer et révulser le lectorat bourgeois du journal. L’éclosion de brochures et de feuilles périodiques communistes, que nous avons présentée dans cette rubrique néo-babouvistes, avait momentanément été rendue possible par le fait que ces écrits traitaient de « science sociale » et non directement de politique. (Voir par exemple le procès de Pillot, acquitté en première instance : Communisme égalitaire, Jean-Jacques Pillot). Mais évidemment le pouvoir s’empressa de faire en sorte qu’amendes, procès et emprisonnements entraînent la disparition de la presse communiste néo-babouviste, laissant le champ libre à la propagande légale communiste cabétiste.

« Le plus grand nombre des radicaux, empressons-nous de me dire, repousse ces monstrueuses utopies. La scission a été éclatante ces jours derniers, et le principal organe du parti radical s’est prononcé, avec une loyauté qui l’honore, contre des doctrines qui feraient la société la plus misérable et la plus dégradée. Cependant les plus raisonnables même ne prétendent pas abdiquer le soin de guérir radicalement les plaies de la société. M. Arago, dans le discours qu’il a prononcé à la tribune, à l’appui des pétitions sur la réforme, a parlé d’une nouvelle organisation du travail. Cette idée a été acceptée par les chefs du parti réformiste, et plus d’un toast a été consacré à l’exalter et à la développer.
Un discours, prononcé dans un des derniers banquets, nous a expliqué ce que voulaient dire ces mots : « Organisation du travail ». Le travail actuel est défectueux en ce qu’il consacre l’exploitation de l’homme par l’homme ; il faut que les travailleurs forment des sociétés commerciales, industrielles, en se conformant aux lois ; qu’ils partagent d’une manière égale, entre les ouvriers d’un même atelier, les fruits du travail, et qu’ils démontrent ainsi que l’homme est une œuvre complète qui n’a pas besoin d’auxiliaire.
Nous citons à peu près textuellement : Mais les capitaux, où donc les ouvriers les trouveront-ils ? L’honorable orateur comprend l’objection : « Soyez probes et moraux, répond-il ; ne vous proposez pas de devenir maîtres, à votre tour. Alors, vous inspirerez toute confiance, et vous trouverez toujours le crédit qui manque souvent aux maîtres même, à cause d’une moralité douteuse. »
Cette théorie n’a rien qui nous blesse ; il ne lui manque qu’une chose, c’est d’être praticable. »

Divers penseurs socialistes, (et notamment Buchez), clairement opposés au communisme néo-babouviste et à l’utopie cabétiste, avaient en effet popularisé l’idée de l’association ouvrière, sorte de coopérative ouvrière de production, qui, sans porter atteinte à l’ordre politique et social établi, permettrait à la classe ouvrière de vivre mieux et plus dignement. Mais cette idée ne pouvait alors évidemment que s’appliquer aux travailleurs des petits ateliers (métiers d’art, tailleurs, etc.) si nombreux à Paris, et non à la grande industrie à peine naissante. Certains de ces penseurs entrevoyaient même, à terme, une véritable régénération de la société par cet Associationnisme. Une parti des Républicains, comme ici le député des Pyrénées orientales François Arago, envisageaient favorablement cette théorie.

« Nous croyons peu, quand à nous, à ces misères de l’ouvrier dont on fait tant de bruit. Nous sommes aussi très convaincus que, sans changer l’organisation actuelle du travail, l’ouvrier probe et moral, s’il est en même temps laborieux et habile, peut sensiblement améliorer son sort et arriver à travailler pour son propre compte. Comme l’orateur radical, nous pensons que la moralité et la probité du travailleur lui ouvriront le crédit qui lui manque. Mais nous ne sommes pas, comme lui, frappés des inconvéniens [3] qu’il y aurait à ce que l’ouvrier devienne maître. C’est là au contraire, ce nous semble, ce qui soit être l’objet de sa légitime ambition, et, dans toutes les carrières industrielles, il a sous les yeux assez d’exemples pour lui donner confiance. Que sont, en effet, ces maîtres que l’on met à l’index, sinon des ouvriers probes, moraux, habiles, que leur travail et leur persévérance ont fait ce qu’ils sont ?
On veut passer le niveau sur les travailleurs ; on veut établir un partage égal des produits là où il n’y a pas égalité de travail et d’intelligence. Ce mode d’organiser le travail ne serait, nous le craignons bien, que l’organisation du désordre dans l’industrie. Il n’y a pas d’entreprise où l’unité d’intelligence et de volonté ne soit impérieusement exigée : à toutes choses il faut l’œil du maître, et il n’y a pas de maître quand tout le monde a le droit de commander.
Laissons donc de côté toutes ces utopies. L’admirable égalité civile que nos lois nous ont donnée et qui est si bien entrée dans nos mœurs, suffit et suffira longtemps encore à tout. Dans l’industrie, comme dans la carrière des armes, il n’est pas si haute position que le génie ne puisse atteindre. Laissons les ouvriers aspirer à devenir maîtres, et soyons bien convaincus que cette ambition-là, plus que tout autre levier, contribuera à les rendre et à les maintenir probes et honnêtes. »

Cette dernière partie de l’article mériterait une place d’honneur dans le florilège des proclamations conservatrices.
D’abord, on minimise, quand on ne la nie pas, la situation difficile, et souvent misérable des ouvriers.
Ensuite intervient la morale : il est toujours possible de devenir patron, si on le mérite à force de travail, de qualification et de probité.
Il est évident que dans le cadre rétréci de l’atelier, beaucoup d’ouvriers qualifiés avaient pour ambition de devenir leur propres maîtres, de créer un atelier où ils travailleraient seuls ou avec quelques compagnons. Et les exemples ne manquent pas de ce type de réussite.
Il est clair aussi que, dans le contexte de la grande industrie naissante, des ouvriers inventeurs de génie surent alors profiter du développement du machinisme et créer de modestes entreprises que leurs héritiers transformèrent en puissantes usines. Certains noms de notre capitalisme industriel résiduel en témoignent encore.
Mais à l’évidence aussi, alors que la répression s’abattait sur toute « coalition », que la grève était interdite, que la police, l’armée et la justice étaient systématiquement mises au service du patronat, ces belles leçons de morale permettait de contourner la lutte des classes, dont les deux insurrections des canuts lyonnais venaient de donner l’exemple : L’insurrection des Canuts (1834).

Notes

[1graphie de l’époque

[2sic

[3graphie de l’époque

1 Message

  • Banquets réformistes et banquet communiste de 1840 Le 4 janvier à 09:36, par Olivier Girolami

    Bonjour René.
    Dans un billet récent « Site. Tendances (un bilan de deux mois) » tu disais « "Documents"… que j’enverrai comme bouteilles à la mer ». Quelle belle bouteille tu viens de nous envoyer là (extraite opportunément de ta mémoire), quelle pertinence, quelle troublante juxtaposition avec notre actualité, les réactions, les critiques, le mépris… ce qui en dit long sur la nature humaine. L’histoire est un éternel recommencement, heureusement que recommencer n’est pas refaire.
    Amitiés

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