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Jaurès et l’avenir socialiste possible – 1898-1899

lundi 20 janvier 2020, par René Merle

Du collectivisme comme projet concret

Cette préface de Jean Jaurès à Lucien Deslinières [1], L’application du système collectiviste, Paris, Librairie de la Revue socialiste, 1899, témoigne de la rapide conscientisation socialiste de l’ancien radical d’avant 1892, mais aussi de sa prise de distance avec les perspectives "collectivistes" guesdistes.
Il n’est pas non plus indifférent de le lire, en ces temps de capitalisme "libéral" triomphant, par rapport à nos interrogations actuelles sur la possibilité d’un avenir "socialiste" de la société.

« Je ne prétends, en cette rapide préface, ni discuter le livre de M.Deslinières, ni en signaler tous les mérites. Je veux marquer seulement l’intérêt extrême de la tentative. Depuis bien des années, sous prétexte de ne pas verser dans le socialisme "utopique", les socialistes s’interdisaient la description précise de la société future. Et à coup sûr, il est impossible d’en dessiner le détail exactement. La vie sociale est trop complexe aujourd’hui, et l’ordre socialiste de demain enveloppera trop de rapports, pour qu’il soit possible de les prévoir minutieusement. Seules les directions générales nous apparaissent : seuls les grands traits se laissent fixer. D’ailleurs, comme l’ordre socialiste, même s’il est institué révolutionnairement, sera le suprême effet de l’évolution capitaliste, le moment capitaliste où surgira le socialisme marquera de son caractère propre l’ordre nouveau. Il est clair, par exemple, que si la révolution sociale éclatait demain, elle n’aurait pas la même forme, et ne produirait pas d’emblée les mêmes effets que si elle éclate dans vingt ans, c’est-à-dire dans d’autres conditions économiques et techniques de la production. Toute description du régime socialiste est donc doublement une hypothèse, d’abord parce que l’extraordinaire complication des rapports sociaux dépasse la force de prévision de l’entendement humain, ensuite parce que la forme précise de l’ordre socialiste est subordonnée au moment précis de son apparition.
Mais il n’en est pas moins vrai qu’il y a le plus haut intérêt à rechercher le plus exactement possible dans quelles conditions pourrait fonctionner le mécanisme socialiste et quels effets il produirait. C’est ce qu’a tenté M. Deslinières dans un livre vigoureux et documenté. Il prend pour base les données actuelles et il se demande ce que serait la production si, avec les ressources techniques d’aujourd’hui, elle était organisée selon le principe collectiviste. À la même heure paraissait en Allemagne, sous le titre : Coup d’œil sur l’État de l’avenir, et avec une préface de M. Kautsky [2]
, un livre sur le même objet.
Kautsky fait les réserves que je faisais tout à l’heure ; mais il s’élève avec vigueur contre ceux qui, forçant le sens de quelques paroles paradoxales de Bernstein [3], veulent détourner le socialisme de l’étude du but suprême, et l’absorber tout entier dans le mouvement de chaque jour.

À répéter trop pesamment que tout essai de précision de l’ordre futur est chimérique et utopique, on risque de persuader au prolétariat que même les grandes lignes du régime socialiste ne se laissent pas démêler. Et au fond, il y a dans cette réserve excessive un peu d’affectation : car les socialistes les plus critiques, les plus "scientifiques" ont bien, dans leur pensée de derrière la tête, un plan idéal. Et comment pourrait-on travailler, avec une passion révolutionnaire, à l’avènement d’un ordre nouveau si on n’en pouvait dessiner, au moins pour soi-même, les traits essentiels ?
En outre, et ceci est extrêmement grave, le parti socialiste peut être surpris par les événements s’il ne s’habitue pas à se demander sans cesse : Que ferait demain le prolétariat si demain il était le maître ? Et M. Deslinières donne un exemple de la plus haute valeur en étudiant tous les matériaux, toutes les forces dont pourrait disposer le socialisme triomphant et en en déterminant l’usage possible. Rien ne peut donner au prolétariat accablé plus d’espérance et de ressort que cette vision nette de la réalité socialiste. C’est le signe des victoires prochaines quand l’idée cherche en quel organisme précis elle se réalisera.
Et en même temps M. Deslinières démontre si fortement combien la production collectiviste sera abondante, que les classes moyennes n’ont ps à craindre une diminution de bien-être dans le grand mouvement de justice qui rapprochera les conditions humaines.
Dès maintenant il faut que tous les hommes de science, tous les techniciens qui acceptent l’idée socialiste, les ingénieurs, les agronomes, les chimistes, les statisticiens entrent dans la voie que M. Deslinières vient d’ouvrir. Il faut qu’ils se tiennent prêts, par l’étude organique des forces économiques, à diriger, selon la science et sous le contrôle des travailleurs émancipés, la grande production moderne, qui sera amplifiée par le collectivisme. Par là les techniciens, les anciens élèves de l’École Centrale, des écoles d’Arts et Métiers, des écoles industrielles, qui ne trouvaient pas leur emploi direct dans le mouvement socialiste, y seront étroitement rattachés. Et ils sentiront profondément quel grand et beau rôle leur est réservé dans une société qui n’aura plus que deux lois essentielles : la science et la justice.
Aussi le livre de M. Deslinières peut-il et doit-il donner le signal d’un groupement des hommes de science, des spécialistes, des techniciens, en vue de la préparation organique de la société nouvelle. Il y a là une grande idée et le germe d’une grande œuvre. Dès que le socialisme aura traversé la tourmente qui a menacé si gravement la liberté républicaine et le droit humain [l’affaire Dreyfus], une de ses tâches les plus pressantes sera de répandre les idées maîtresses qui ont inspiré le livre qu’on va lire.
Jean Jaurès - 10 décembre 1898 »

Ce texte, intéressant à bien des égards, l’est sans doute principalement par cette vision d’un avenir où la gestion collective d’une société débarrassée d’un capitalisme arrivé à son terme, par la propre logique de sa concentration, sera assurée par l’ensemble des producteurs et non pas seulement par "la classe ouvrière". Vision qui a priori semble s’éloigner de la pensée marxiste, que d’ailleurs Jaurès comme Deslinières ne connaissent qu’à travers la vision, quelque peu réductrice, du courant guesdiste. Mais qui en fait rejoint au plus juste la vision de Marx, sur le remplacement du salariat et du patronat par l’ensemble des "producteurs associés", (c’est-à-dire non seulement les ouvriers stricto sensu, mais tous ceux qui jouent un rôle utile dans la production).

Notes

[1[Lucien Deslinière, né en 1857, essayiste, franc-maçon, est alors militant du P.O.F (Parti ouvrier français. Il venait de publier en 1898 plusieurs articles importants dans la Revue socialiste de Benoit Malon.
[Sur une facette de l’engagement de Deslinières, on consultera Gilles Candar, « Lucien Deslinières », Jean Jaurès. Cahiers trimestriels, n° 161-162, juillet décembre 2001 : « Lectures », p. 69. (compte-rendu)

[2Kautsky (1854-1938), dirigeant social-démocrate allemand, fut le secrétaire de Friedrich Engels et défend alors une vision rigoureuse du marxisme, tant contre les « déviations » révisionnistes que contre les courants « gauchistes »

[3Bernstein, militant de la social-démocratie allemande, « révisionniste » : il refuse la vision marxiste d’une inévitable crise finale du capitalisme, et prône la réforme de ce capitalisme, toujours en essor, par l’action syndicale et politique

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