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Double émergence des Invisibles

samedi 5 janvier 2019, par René Merle

LaRem et les Gilets jaunes

La France officielle et la France médiatique ont la passion des anniversaires. Ces dernières années, nous en avons eu notre ration avec 1914, 1918, 1936, 1944, 1968, et j’en passe. Il est évident que plus l’événement est lointain, plus les commentaires sont assurés et proposent des vérités « définitives ».
Pour nous en tenir au dernier anniversaire, le cinquantenaire de 1968, nous sommes dans l’entre-deux : des porteurs de souvenirs encore vivants, pour lesquels l’événement est une braise pas encore éteinte ; et la moulinette universitaire ou sociologique, qui en traite avec la froideur scientifique de l’entomologiste. Mais quand même, nous avons eu droit à une belle brassée de vérités jugées définitives sur ce printemps chaud dont déjà plus de cinquante ans nous séparent.

Petite parenthèse : devant cette difficulté de saisir toute la vérité de ce que nous vivons au présent, je suis toujours admiratif de la très vivante présentation à chaud que fit Marx de la vie politique française de 1848-1851, analyse qui demeure toujours aujourd’hui un socle de compréhension incontournable. Que les tenants d’un « matérialisme historique » sans suc ni goût en prennent de la graine [1]

Qu’en sera-t-il de l’évidente nouveauté de ces deux courtes années macroniennes ? Nous avons le nez sur la vitre sans pouvoir prendre vraiment le recul nécessaire dans la compréhension de ce qui s’est joué et de ce qui se joue. J’imagine que dans cinquante ou cent ans, sociologues, historiens, philosophes (s’il en reste) démêleront au mieux le rôle des groupes sociaux, des réseaux de pouvoir, des idéologies, des initiatives politiques et personnelles.

Pour l’heure, nous ne pouvons que repérer deux données sociologiques majeures : l’émergence de deux catégories d’Invisibles.
D’une part l’émergence dans l’entreprise LaRem de représentant/e/s de couches sociales, jusqu’alors seulement « passivement » électrices et électeurs.
D’autre part l’émergence dans la contestation sociale de représentant/e/s de couches sociales non impliquées dans la traditionnelle opposition syndicale et politique.

De la première émergence, il est désormais banal de dire qu’elle émane d’un socle électoral qui demeure stable depuis le premier tour de l’élection de 2017, celui d’électeurs plutôt âgés, plutôt aisés, plutôt diplômés, plutôt satisfaits d’avoir réussi leur vie et désireux d’en jouir encore, mais sans fermeture égoïste, bref un pan des couches moyennes et supérieures pour parler comme les sociologues. Mais quid alors de ceux et surtout celles que ce socle a porté à la députation ? Écartons les opportunistes de la droite et surtout du parti socialiste qui ont trouvé là l’occasion de se refaire une virginité, et ils sont nombreux, vieux chevaux de retour ou jeunes pousses [2]. Mais tenons-nous en à ces parfaits et parfaites inconnu/e/s qui peuplent désormais en masse l’hémicycle. À l’image de ceux et surtout de celles qui ont soutenu dans la campagne l’entreprise militante des Marcheurs, ce sont des adultes plutôt jeunes, majoritairement issus des couches moyennes aisées et actives, particulièrement dans le secteur entrepreneurial (pour employer le jargon à a mode) et dans celui des cadres. À l’évidence, la tonicité de ce groupe tient à la place qu’y tiennent des femmes jeunes, décidées, confiantes dans leurs capacités, désireuses de donner un sens nouveau à leur existence. Nous avions déjà connu cette promotion des femmes lors des précédentes vagues roses depuis Mitterrand, mais alors c’était le PS qui voulait à tout prix « faire monter » des femmes, fussent-elles sans la moindre expérience politique. Il en est allé bien différemment en 2017. Ce sont des femmes qui se sont proposées en masse lors de la quête de candidatures neuves initiée par LaRem, fondant dans le creuset macronien leurs différences politiques. Ces différences politiques se sont d’ailleurs avérées insignifiantes, tellement leur « socialisme » ou leur « sarkozysme » n’étaient qu’une même adhésion à la société nouvelle, où les certitudes de « ceux qui savent » allaient bousculer les pesanteurs de la beaufitude…

Sur la seconde émergence, celle des Gilets jaunes, tout a été dit et son contraire. Il est clair en tout cas que l’émergence de ces Invisibles procède d’une colère, d’une exaspération motivant autant des Français, et surtout des Françaises, en grande difficulté économique, à la limite de l’exclusion sociale, et des salariés, autoentrepreneurs, petits patrons, insérés socialement, mais indignés par la pression fiscale (taxes), les insupportables privilèges et la morgue de « ceux d’en haut ». Il est clair aussi que ce mouvement n’était pas au départ politique, qu’il a regroupé des gens de toutes opinions et surtout des gens « sans opinion » qui se refusent résolument à « faire de la politique ». On peut constater aussi que, dans leur face à face tendu avec le Pouvoir, leur colère, directement politique en fait, s’exprime plus contre la figure du Prince, dont on demande la démission, que contre les puissances financières qui en définitive régissent notre vie économique et politique [3].

La crise actuelle nécessite évidemment une sortie de crise. L’avenir immédiat et plus lointain nous dira dans quelle mesure l’émergence de ces deux catégories d’Invisibles pèsera sur les recompositions politiques en cours, ou sera utilisée, voire manipulée, par ces recompositions.

Notes

[1Les luttes de classes en France, rédigé par Marx entre janvier et octobre 1850, parut alors sous forme d’articles dans la Neue Rheinische Zeitung. Ce n’est qu’en 1895 qu’Engels les publia en brochure, en allemand. Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte est constitué de plusieurs articles écrits à chaud entre décembre 1851 et mars 1852, pour la revue newyorkaise Die Révolution, publiée en allemand par son ami Weydemeyer, cette même année. La première édition française ne paraître qu’en 1891. C’est dire que le public français ne prendra que très tardivement connaissance de ces ouvrages remarquables.

[2Une des très jeunes députées de l’agglomération où j’habite a été successivement responsable des jeunesses communistes, responsable du Parti socialiste dont elle a été exclue en 2017 quand elle devient candidate LaRem.

[3encore qu’aujourd’hui, grande première, une manifestation a pour aboutissement la Bourse de Paris

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