La Seyne sur Mer

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Fénéon Degas, 1886

dimanche 19 janvier 2020, par René Merle

Un texte du tout jeune Félix Fénéon (1861), modeste employé, critique d’art novateur et militant anarchiste


Félix Fénéon. Les Impressionnistes en 1886. Paris, Publications de La Vogue, 1886.
VIIIe Exposition impressionniste, du 15 mai au 15 juin – Rue Laffitte, 1.

« De M.Degas. Des femmes emplissent de leur accroupissement cucurbitant la coque des tubs : l’une, le menton à la poitrine, se râpe la nuque, l’autre, en une torsion qui la fait virante, le bras collé au dos, d’une éponge qui mousse se travaille les régions coccygiennes. Une anguleuse échine se tend ; des avant-bras, dégageant des seins en virgouleuses, plongent verticalement entre des jambes pour mouiller une débarbouilloire dans l’eau d’un tub où des pieds trempent. S’abattent une chevelure sur des épaules, un buste sur des hanches, un ventre sur des cuisses, des membres sur leurs jointures, et cette maritorne, vue du plafond, debout devant son lit, mains plaquées aux fesses, semble une série de cylindres, renflés un peu, qui s’emboîtent. De front, agenouillée, les cuisses disjointes, la tête inclinée sur la flaccidité du torse, une fille s’essuie. Et c’est dans d’obscures chambres d’hôtel meublé, dans d’étroits réduits que ces corps aux riches patines, ces corps talés par les noces, les couches et les maladies, se décortiquent ou s’étirent.
Mais voici du plein air. Une baigneuse de rivière, dans des verdures, remet sa chemise qui plane, ballonnante sur des bras s’arquant haut. Trois villageoises, bestiales et bien découplées, entrent dans une rivière, et, le dos courbé, bombant l’énormité de croupes où le soleil s’écrase, ramant l’air de leurs bras simiesquement demi-tendu, s’avancent vers la grande eau, à laborieux pas ; sur leurs mollets un chien-loup halète.
Dans l’œuvre de M. Degas, - et de quel autre ? – les peaux humaines vivent d’une vie expressive. Les lignes de ce cruel et sagace observateur élucident, à travers les difficultés de raccourcis follement elliptiques la mécanique de tous les mouvements ; d’un être qui bouge, elles n’enregistrent pas seulement le geste essentiel, mais ses plus minimes et lointaines répercussions myologiques : d’où cette définitive unité du dessin. Art de réalisme et qui cependant ne procède pas d’une vision directe : - dès qu’un être se sait observé, il perd sa naïve spontanéité de fonctionnement ; M. Degas ne copie donc pas d’après nature : il accumule sur un même sujet une multitude de croquis, où son œuvre puisera une vérité irréfragable ; jamais tableaux n’ont moins évoqué la pénible image du « modèle » qui « pose ».
Sa couleur est d’une artificieuse et personnelle maîtrise : il l’extériorisa sur la bariolure turbulente des jockeys, sur les rubans et les lèvres des ballerines ; aujourd’hui il la manifeste par des effets étouffés et comme latents, dont le prétexte est prix au roux d’une tignasse, aux plis violâtres d’un linge mouillé, au rose d’une mante pendue, aux irisations acrobatiques roulant au cirque d’une cuvette.
Par deux numéros de modistes au magasin et par un portrait du nature-mortiste Zakarian se complète ce lot, tout entier exécuté au pastel. »

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