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Obsèques de Lamennais, 1854

dimanche 26 janvier 2020, par René Merle

Trois ans après le Coup d’État...

Suite au récent billet de ce blog sur Lamennais, mon épouse me signale un texte qui n’a pas échappé à son œil vigilant. Il s’agit d’une lettre adressée à Hugo, exilé à Jersey, et publiée dans Journal d’un combattant de février, par Philippe Faure, précédé d’un fragment sur l’auteur, par Pierre Leroux, et des discours prononcés sur la tombe de Philippe Faure ; suivi de notes historiques et de témoignages de la main de Lamennais […], publié à Jersey par Auguste Desmoulins, Jersey, C. Le Feuvre, imprimeur libraire, 1859
Cette lettre décrit les obsèques de Lamennais, en début d’Empire très autoritaire, né du coup d’État de décembre 1851.

« Paris, le 1er Mars 1854
Cher Proscrit,
Je crois utile que vous soyez renseigné sur la manière dont se sont passées les obsèques de Lamennais. Je vous écris au grand courant de la plume quelques notes à cet égard. Le convoi avait été indiqué pour huit heures du matin. Le corbillard est arrivé à sept heures et un quart, et dès huit heures moins vingt minutes, malgré les instances de M. Blaise, neveu du glorieux défunt (qui voulait qu’on attendît les quelques personnalités autorisées à faire partie du convoi), le corps a été emporté. Les environs de la maison mortuaire étaient inondés d’argousins. Le communiqué publié par les journaux avait suffisamment fait comprendre aux agitateurs qu’ils ne devaient pas songer à se former en cortège. Ils s’étaient répandus en nombre infini sur le boulevard Baumarchais (sic), sur la place de la Bastille et rue de la Roquette. Je ne saurais vous donner un chiffre même approximatif des hommes, ouvriers et gens d’habit, qui ont voulu saluer le cercueil. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il devait être immense. Sur la place de la Bastille, la circulation a été interrompue. Rue de la Roquette, le convoi avait tout juste de quoi passer entre les deux haies. La foule encombrait le boulevard extérieur près du cimetière. Malgré la tenue grave et résignée de cette multitude, des atrocités ont été commises, et plusieurs sous mes yeux. Pour avoir manifesté de l’empressement à saluer, pour avoir essayé de pénétrer un peu plus avant qu’il n’était ordonné, pour des riens en un pot ou pour des choses dont l’intention unique était le respect et la sympathie, sans aucun mélange de violence ni même d’éclat exagéré, plusieurs hommes ont été littéralement assommés. Les sergents de ville étaient armés de je ne sais quels casse-têtes importés d’Angleterre, et frappaient sur ces malheureux jusqu’à les étendre par terre tout ensanglantés. Devant moi, un homme en blouse a reçu au moins dix coups de casse-tête qui l’ont étendu sans mouvement et sans souffle. Il y a eu (ceci est certain) quinze cas au moins du même genre. Si je ne craignais de compromettre des amis, je vous citerais MM. tel et tel qui revenaient du Père Lachaise indignés, - et l’un d’eux les larmes aux yeux, - des brutalités dont ils venaient d’être témoins. Chose monstrueuse ! Ils ont écarté le peuple de cet admirable spectacle d’humilité [1].
Le grand homme a voulu être traité comme les pauvres qu’il a tant aimés. Il a été inhumé comme les mendiants. Son corbillard était celui, non pas de la dernière classe, mais d’après la dernière classe, de ceux que la misère a mis au-dessous de tous et qu’on enterre par charité. Ayant entendu dire que cela se ferait ainsi, je pensais, au moins, son corps sera mis dans un tombeau de famille, dans un endroit propre à recevoir un monument. Non, j’ai pu, à force de patience, parvenir à entrer dans le cimetière. Lamennais a voulu être enterré dans la fosse commune. J’ai vu son cercueil à peine recouvert côtoyant le cercueil des derniers inconnus. Je ne saurais vous dire, cher proscrit, combien j’ai été touché. Cette prédication de l’égalité, qui n’exclut pas l’action du génie, mais qui l’unit dans un saint embrasement avec la pauvreté, est d’une grandeur, d’une éloquence qui émeut jusqu’au fond de l’âme. – Mais voilà qui est encore plus grand, et qui, vu les circonstances, est tout-à-fait digne de votre attention. Suivant les intentions de M. Lamennais formellement exprimées dans l’acte de ses volontés dernières, non seulement on n’a pas conduit son corps à l’église, mais on n’a pas mis de croix sur sa fosse. J’ai touché un bâton grossier auquel on a attaché avec une corde un papier portant ce nom glorieux ; un bâton, et pas de croix ! superbe exemple donné par ce génie si religieux qui s’en est allé à Dieu en répudiant les vieux signes, la vieille formule, le vieux sacerdoce, toutes ces vieilleries, décrépites seulement, l’autre jour, mais aujourd’hui, après tant d’actes d’un absolutisme intolérable, devenues des signes de honte, des symboles détestables qu’on doit hautement répudier. Et cet exemple est donné par un ancien prêtre, un vieillard de 72 ans, si pur dans sa glorieuse apostasie [2] ! Oui, oui, c’est là un signe des temps : il n’y a plus de sacerdoces, il n’y a plus de surnaturalisme, les prêtres s’en vont.
X… »

J’ajoute cet extrait (1er mars 1854) d’un des rares journaux qui n’étaient pas totalement aux ordres, Le Siècle, organe d’une bourgeoisie libérale qui ne se reconnaissait pas dans l’Empire : sècheresse du communique officiel, (défenseur de la religion !) et en contrepoint salut discret du journaliste chargé du courrier quotidien, le libéral de Labédollière.

Notes

[1Le pouvoir fit même intervenir un peloton de cavalerie pour disperser la foule

[2Ultramontain dans sa prime jeunesse, Lamennais (1872-1854) avait évolué vers le catholicisme social et démocratique, et, s’il gardait sa foi, il renonça en 1833 à ses fonctions ecclésiastiques. Il meurt condamné par l’Église. Il avait demandé à être enterré civilement ?

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