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1919 - Il y a 100 ans, Allemagne et France, l’an de la Révolution ?

mardi 8 janvier 2019, par René Merle

Les socialistes allemands et français devant la poussée révolutionnaire de 1919.

En novembre 2018, j’avais initié ce site par un article anniversaire présentant la position des socialistes français face à la révolution allemande de novembre 1918 : 1918 - 10 novembre, la Révolution allemande en marche ?. Signe de mon intérêt pour un épisode qui m’apparaît décisif pour la compréhension de ce qui s’est joué il y a cent ans, et qui nous concerne encore grandement. J’y reviens donc, comme j’y reviendrai dans quelques articles suivants.
Encore une fois, répétons-le, cet article n’apprendra rien aux historiens, auxquels d’ailleurs il n’est pas destiné. C’est aux lecteurs de ce site qu’il s’adresse, s’ils sont, comme je le suis, interrogés par la stratégie des sociaux-démocrates, au passé comme au présent.

Dans mes blogs précédents, plusieurs articles ont déjà présenté la discussion menée, au tournant des XIXe et XXe siècles, au sein de la social-démocratie allemande et française : quel rôle pour la violence, dans la riposte à une éventuelle agression, ou dans la prise du pouvoir politique ? Question théorique, qui se résolvait en fait dans le renforcement du parti et la stratégie électorale.
La question se posera bien autrement lorsque, avec l’aval des deux partis, la guerre de 1914-1918 précipitera jeunes Allemands et jeunes Français dans une tuerie effroyable.

On sait quelles timides tentatives pacifistes se manifesteront dans le parti socialiste français et sa mouvance à partir de 1916. Deux syndicalistes au congrès international, socialiste et pacifiste, de Zimmerwald, en Suisse (1915) ; trois observateurs socialistes non mandatés au congrès de Kienthal, en Suisse aussi (1916). Non mandatés et pour cause : la S.F.I.O condamnait violemment ces congrès attentatoires à la défense nationale...
Il en alla autrement en Allemagne. Quand le Parti s’engouffre dans le bellicisme, Karl Liebknecht rompt la discipline de groupe socialiste et refuse les crédits militaires en décembre 1914. Il est exclu du parti et fonde en 1915 avec Rosa Luxemburg la Ligue spartakiste. Mobilisé en 1916, il refuse de porter les armes. Rosa et lui seront emprisonnés pour haute trahison jusqu’en novembre 1918. Les nombreux minoritaires du parti, qui avait suivi par discipline la direction dans son le soutien à la guerre, manifesteront au grand jour leur condamnation du conflit dès 1916. Exclus, ils créeront en 1917 le parti socialiste indépendant d’Allemagne, où se retrouveront Haase, Kautsky, Bernstein, et également les spartakistes : cohabitation difficile entre ces "centristes" et les révolutionnaires spartakistes...

Après quatre années de trauma guerrier, le Reich vaincu s’effondre. La Révolution de novembre 1918 libère Liebknecht et Rosa Luxemburg et, dans un étrange consensus, le pouvoir est dévolu aux socialistes "officiels", qui en rêvaient depuis toujours. Cadeau empoisonné qui va faire d’eux les "gérants loyaux" du système et les bourreaux des spartakistes.
De novembre 1918 à avril 1919 en effet, cependant que les socialistes indépendants hésitent, l’Allemagne va connaître une période de lutte armée pour le pouvoir ; les Spartakistes, prenant au mot la mission historique fixée au prolétariat par Marx et Engels, affronteront le pouvoir social-démocrate, et son bras armé : les Corps francs réactionnaires de sinistre mémoire, qui, à l’issue de la grève générale et de la semaine sanglante du 5 au 12 janvier 1919, assassineront Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. (Cf. Gilbert Badia, Les Spartakistes, editions Aden, 2008).

Au même moment, dans la France victorieuse, le prolétariat français ne paraît pas pressé d’assumer cette même tâche historique fixée Marx et Engels : la Révolution. La direction syndicale réformiste de la C.G.T est confortée. Les salariés sont en lutte pour leurs revendications, et souvent avec succès : conventions collectives de branches obtenues le 25 mars ; journée de 8 heures obtenue le 23 avril ; énorme manifestation du 1er mai ; vague de grèves de juin, parfois victorieuses, à partir de la métallurgie parisienne, puis reflux et découragement... Le soutien sentimental à la Révolution russe se marque aussi concrètement : les dockers par exemple refusent d’aider l’intervention française contre les Soviets. Mais les mutineries des troupes françaises engagées en Ukraine, puis de la Marine nationale refusant l’intervention, en mars-avril, n’entraînent pas un mouvement révolutionnaire en France. Par exemple, les marins mutinés à Toulon n’obtiennent pas le soutien effectif des grévistes des Chantiers navals de La Seyne ou des travailleurs de l’Arsenal. La lutte pour les revendications ouvrières et l’action révolutionnaire ne se rejoignent pas.
Dans ce contexte, la question de la Révolution reste certes à l’ordre du jour dans le discours du parti socialiste, où les tenants de l’Union sacrée de 1914 sont contestés par un "centre" prudent et par une extrême gauche combative et enflammée par l’exemple russe. Mais la question de la Révolution n’a pas, comme en Allemagne, de retombées pratiques, sinon celles de l’attentisme : la fameuse "analyse concrète d’une situation concrète" indique, non seulement à l’aile droite, mais aux centristes revenus de l’Union sacrée, que la Révolution n’est pas à l’ordre du jour : en ce début d’année 1919, l’attitude plus que prudente de la majorité des socialistes à l’égard de la Révolution allemande est significative.

Je reviendrai sur tout cela. Les lecteurs de mon ancien blog retrouveront des documents déjà présentés, les autres les découvriront.

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