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Religion - États Unis

dimanche 2 février 2020, par René Merle

Dieu au règne du dollar


Je disais récemment dans un billet sur le christianisme en France que je reviendrai sur le cas étatsunien, clairement différencié de notre réalité hexagonale.
 Chez nous, disais-je, même si nos politiques ne dédaignent pas de flatter la partie de l’électorat attachée aux valeurs du catholicisme, la cohorte multiforme des Puissants, et ses serviteurs médiatiques, ne considèrent plus guère la religion et son éthique traditionnelle comme moyen de justification de leur domination sociale. Leur nouvelle religion - culte de la marchandise, de la « modernité » et de la libération des mœurs - suffit pleinement à aliéner la multitude des domestiqués, par ailleurs plus que jamais honorés du titre de citoyens. Les mots se laissent dire, et ça ne mange pas de pain…

Rien de tel, on le sait, aux USA.
L’observateur extérieur ne peut qu’y être frappé par la prégnance du sentiment religieux, dont les manifestations populaires ordinaires (lien direct et quasi littéral avec le texte de la Bible - mais pas vraiment avec l’esprit des Évangiles - , floraison des prédications et des offices extatiques, etc.) paraissent s’opposer, dans ce que l’on peut appeler leur archaïsme, à la modernité cultivée et exaltée, dans tous les autres domaines, par le premier pays capitaliste du monde.
Explications ?

J’en reviens pour cela (toujours schématiquement bien sûr) à mon péché mignon (et professionnel) : l’histoire.

Les États-Unis, nation jeune, très jeune, ont connu à la naissance le face-à-face, rarement conflictuel, d’une mince aristocratie de possédants WASP et d’une immense plèbe, sans cesse renouvelée, dont l’appétit de vivre trouvait son compte dans l’immensité des possibilités de l’espace national, et, partant, dans la fierté nationale. Les apports catholiques ultérieurs (Irlandais, Italiens, Latinos) n’ont pas entamé ce socle protestant évangélique.

Old pioneer church
Les Etats-Unis n’ont donc pas connu, comme en France, la lente formation et maturation d’une bourgeoisie qui dut s’affirmer face à la tutelle nobiliaire, et, d’une certaine façon, contre l’Église. Pas d’Église organisée ici pour défendre le pouvoir absolu d’une royauté, pas de bourgeoisie voltairienne lui opposant le règne de la Raison…
Les habitants des États-Unis héritaient seulement des premiers arrivants ce puritanisme convaincu d’ouvrir un monde nouveau à un Peuple élu de Dieu. Élu au point de marcher sur tout ce qui n’est pas lui. Faut-il rappeler à cet égard que la journée d’action de grâces célébrée par tout le peuple étatsunien (« Thanksgiving ») rappelle le don salvateur des Indiens (dinde et potiron) aux pionniers puritains (« Pilgrims ») en proie à la famine. Quitte, pour tout remerciement, à liquider ensuite ces braves Indiens…

Ainsi s’est enracinée et demeure une sensibilité populaire religieuse comparable à la foi « naïve » de nos populations rurales d’Ancien Régime.
L’originalité, et la force, de l’idéologie dominante aux States est d’avoir intégré cette sensibilité religieuse « archaïque » dans un modèle culturel très largement prégnant, fruit des médias : celui du « common man », de « l’homme de la rue » (un concept où se noie, si tant est qu’elle ait jamais vraiment pu exister, une conscience de classe prolétarienne) : idéologie de masse utilitariste qui, dans son ignorance ou sa détestation des inutiles Humanités est bien loin des subtilités de l’intelligentsia new-yorkaise.

Il est évident que cette idéologie de masse utilitariste a déferlé sur notre Hexagone, et s’est emparée des esprits du plus grand nombre… sauf en matière religieuse où la spécificité étatsunienne demeure… étatsunienne.

On ne risque guère de trouver aux États-Unis des croyants "blancs" justifiant de religion un militantisme de gauche, comme nous le connaissons en France. Et dans les récentes manifestations j’ai marché avec un prêtre et avec un camarade qui se nourrit de la Bible...
Aux États-Unis, seul le mouvement noir pour les droits civiques a connu dans la religion, d’abord un soulagement à la misère, puis un soutien à la lute pour l’égalité et la justice.

Donc une spécificité américaine a priori inexportable ?
À bien des égards, oui.
Mais ne nous y trompons pas. Et un simple coup d’œil sur les façades des nombreuses églises évangéliques dans nos rues françaises suffirait à nous le prouver : l’évangélisme étatsunien s’est donné pour mission de conquérir le monde avec son idéologie conservatrice qui ne laisse pas indifférente la CIA, bien au contraire. Et il en a les moyens, à tous les sens du mot. Il est à l’œuvre chez nous (il y a une église évangéliste au pied de mon immeuble !), mais son emprise débutante est sans commune mesure avec l’offensive victorieuse qu’il mène en Afrique et surtout en Amérique latine, où son influence vient anesthésier, dans les masses déshéritées, la vertu révolutionnaire de la Théologie catholique de la Libération, que les papes successifs se sont employés à condamner et à combattre.

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