La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > Socialistes 1871-1918 > Jules Vallès et le général Boulanger

Jules Vallès et le général Boulanger

jeudi 6 février 2020, par René Merle

Faillite du parlementarisme. "Reste le sabre – qui coupera la gorge du socialisme, mais qui empalera le Parlement !"

La tentation du régime autoritaire paré des oripeaux de la démocratie traverse l’histoire de France depuis plus de deux siècles. Et nous sommes payés aujourd’hui pour constater que cette tradition demeure !

À ses débuts, la Troisième République enfin acquise aux Républicains (fin des années 1870) n’a pas échappé aux sirènes de l’autoritarisme "républicain". Les désillusions n’ont pas manqué, qui nourrirent un fort sentiment antiparlementaire, dont profita le très populaire général Boulanger, républicain affirmé, mais aussi ambitieux convaincu de son destin d’homme providentiel. Autour de lui se formera une étrange coalition de militants d’extrême gauche partisans du grand coup de balai et tenants du conservatisme le plus affirmé, voire de royalistes bon teint.
À l’aurore de ce Boulangisme antiparlementaire, voyons comment en 1883 le militant d’extrême gauche Jules Vallès, ex-communard, journaliste et romancier, anticipe la crise à venir..

Vallès écrit dans son journal Cri du peuple renaissant [1], le 1er novembre 1883 :
« Leur avenir
Ils lui donneront cent voix de majorité, quarante mille hommes, quarante millions.
Je ne souhaite de malheur à personne ; mais, vraiment, le jour où, entrant dans la lâcheté du Parlement comme dans du beurre, un général ayant un coq peut-être au lieu d’un aigle à son képi – qu’importe ! – nous emballerait pêle-mêle : les socialistes, les radicaux et les tricolores, ce jour-là, je ne pourrais m’empêcher de rigoler un brin de la penauderie de mes voisins, poussés dans le panier à salade à coups de pied au derrière, comme en Décembre [1851], et se grattant la place avec un gros soupir.
Nous, les socialistes, on nous fusillerait d’emblée et avec colère, parce qu’on ne redoute que nous ; et que, depuis que notre idée est sortie du sol, on ne veut tuer la graine. On a raison, car, seuls, nous sommes un danger, et nous méritons le mur, ayant toujours accepté la révolte, même quand elle nous paraissait précoce ou d’avance écrasée.
Mais il est possible qu’à la prochaine razzia on canarde, à l’hasard de la fourchette, les Spuller [2] comme les Vingtras [3].
Nous qui avons secoué le prunier, nous nous attendons à recevoir des prunes ; et, si dur à passer que soit le moment où elles pleuvent, comme on s’y attend depuis le commencement de sa carrière – puisqu’on s’en est payé pendant l’orage – on en prend son parti sans trop geindre. La mort était l’atout promis dans le jeu qu’on joue – on reçoit l’atout et c’est fini.
Il n’en serait pas de même pour ceux qui se sont crus des malins – de vrais malins ! qui font de petites moues de pitié quand on parle devant eux du péril en épaulettes ; et qui ont l’air de dire que c’est de la rhétorique de plumitifs.
Quelle grimace, mes enfants ! Et il n’y aurait pas à les traiter de poltrons, ces votants de Panurge, qui passeraient, en une nuit, du pré à l’abattoir.
D’où me viennent ces idées goguenardes et cruelles ?
C’est que je sors de la pétaudière où ils jacassent, du poulailler où ils pondent leurs phrases.
Ils devaient se plumer comme des coqs, s’ouvrir le crâne à coups de bec, s’enfoncer les ergots dans le cœur ; les aigles du ministère devaient enlever la minorité dans leurs serres, les oies de l’opposition devaient sauver le capitole.
Et toute la volière est du salmis de coup d’Etat !
Leur affaire est claire, ça leur prend au croupion !
Il y a de braves gens et des gens braves là-dedans – des fourvoyés ! Mais le soudard en question n’a qu’à montrer son nez pour que le rigolade que nous nous promettons, mes camarades et moi, nous soit servie toute chaude.
Ou bien,ces « honnêtes et modérés » reprendront les traditions scélérates des égorgeurs de Juin [1848] et de Mai [id.]. Ils feront foncer sur le peuple roussins et soldats.
Ces infamies ont leur envers :
Qui du glaive a péri, périra par le glaive.
Je ne les vois pas blancs, quoi qu’il arrive !
Une nation a besoin du sabre ou de l’idée.
L’idée, ils la roulent dans des périodes longues, bêtes, lourdes, qui l’empâtent et la tuent.
Reste le sabre – qui coupera la gorge du socialisme, mais qui empalera le Parlement !
Jules Vallès. »

Notes

[1Le Cri du peuple, né le 22 février 1871, dans l’effervescence parisienne, sera le journal le plus lu à Paris jusqu’à la fin de la Semaine sanglante (23 mai 1871).
De retour d’exil, Vallès le relancera le 28 octobre 1883, avec la collaboration essentielle de Séverine (voir ce mot clé).
L’article de Vallès est publié dans le numéro 5.

[2parlementaire et ministre républicain gambettiste « opportuniste

[3Vingtras, le personnage principal de la trilogie de Vallès ; métaphore du révolté socialiste

Répondre à cet article

| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0