Categories

Accueil > France contemporaine > Retour à François Mitterrand

Retour à François Mitterrand

mercredi 9 janvier 2019, par René Merle

Discours au Congrès d’unification des Socialistes, Épinay, 1971

J’évoquais hier la possibilité (hypothétique) d’une alternative hégémonique centre gauche, et je mentionnais à ce propos "l’opération Mitterrand" de 1971 : France 2019. La question de l’alternance est posée ?.
Revenons donc à François Mitterrand, dont je rappelais la proclamation « révolutionnaire » fort politicienne, dans un article récent. Quand François Mitterrand était révolutionnaire

Faut-il présenter aujourd’hui François Mitterrand ? Un quasi inconnu pour les jeunes gens d’aujourd’hui, mais un contemporain pour les gens de mon âge : j’ai voté pour la première fois en 1958 et Mitterrand avait déjà été je ne sais combien de fois ministre (UDSR), y compris Garde des Sceaux et pourvoyeur de guillotine pendant les « événements » d’Algérie, sans compter l’épisode de la Francisque, dont j’ignorais tout...

Mais j’ai découvert un nouveau Mitterrand en cette année 1958 où il s’est résolument opposé au Coup d’État de Mai, et avait appelé à rejeter la constitution gaullienne en septembre.
On connaît la suite, et l’on sait comment l’auteur du Coup d’État permanent (1964) a assumé avec délice l’hyper présidentialisme qu’il avait condamné…

Mais revenons aux deux épisodes qui ont « lancé » le nouveau Mitterrand.
En 1965, lors de la première élection présidentielle au suffrage universel, De Gaulle est mis en ballotage par le candidat unique de la Gauche, François Mitterrand, qui obtient 44,80% au second tour. Pour obtenir ce statut de candidat unique, Mitterrand, président de la FGDS (Fédération de la Gauche démocrate et socialiste), créateur de la CIR (Convention des institutions républicaines, regroupement de divers clubs rénovateurs), avait misé sur le soutien communiste, au grand dam des anciens ténors de la SFIO, anti communistes convaincus, et sa stratégie avait été payante.

Mai 1968 va changer la donne : la revendication du pouvoir par le Centre Gauche de Mitterrand et Mendès France échoue piteusement, et le candidat du Parti socialiste, Gaston Defferre obtient un triste score de 5,1% des inscrits aux présidentielles de 1969.
Le Parti socialiste se transforme alors en « Nouveau Parti socialiste » en 1969 (dont François Mitterrand n’est pas encore membre) et adopte pour emblème le poing et la rose, premiers gestes d’une reconquête.

Venons maintenant à cette année 1971 où Mitterrand s’empare de la direction du parti socialiste, au Congrès d’Épinay. Ce congrès avait regroupé les délégués socialistes, ceux de la Convention des institutions républicaines, et des militants issus de divers courants, dont le courant chrétien de la CFDT. Mitterrand prônait toujours, et plus que jamais, l’Union de la Gauche sur un programme commun de gouvernement, sans cacher son désir d’une hégémonie conquérante du Parti socialiste.
Voici le discours final qu’il prononce au Congrès d’unification des Socialistes, Épinay-sur-Seine, le 13 juin 1971 :

« Pourquoi sommes-nous ici ? Qu’allons-nous faire de l’unité ?
Eh bien, maintenant que notre parti existe, je voudrais que sa mission soit d’abord de conquérir. En termes un peu techniques, on appelle ça la vocation majoritaire.

Je suis pour la vocation majoritaire de ce parti. Je souhaite que ce parti prenne le pouvoir... Déjà le pêché d’électoralisme ! Je commence mal. Je voudrais que nous soyons disposés à considérer que la transformation de notre société ne commence pas avec la prise du pouvoir, elle commence d’abord avec la prise de conscience de nous-mêmes et la prise de conscience des masses. Mais il faut aussi passer par la conquête du pouvoir. La vocation groupusculaire, ce n’est pas la mienne ni celle des amis qui voteront avec moi la même motion.
Mais, conquérir quoi ? Conquérir où ?

D’abord, les autres socialistes, on l’a dit ! Ensuite, je pense - comment cela va-t-il me classer, je ne sais pas encore - je pense qu’il faut d’abord songer à conquérir ou à reconquérir le terrain perdu sur les communistes. Je pense qu’il n’est pas normal qu’il y ait aujourd’hui 5 millions, et quelquefois plus, de Françaises et de Français qui choisissent le Parti communiste sur le terrain des luttes, et même sur le terrain électoral, parce qu’ils ont le sentiment que c’est ce parti-là qui défend leurs intérêts légitimes, c’est-à-dire leur vie.
Je considère que l’une des tâches de conquête du Parti socialiste, c’est d’être, avec modestie aujourd’hui, laissant tomber les " paroles verbales ", comme disent les diplomates, et sans vouloir faire un effet de congrès, le parti le plus représentatif de ceux dont nous avons parlé tout à l’heure. Ceci ne se fera, pardonnez-moi de le dire, qu’au prix d’actions concrètes.
Lussante a raison, je parle de lui parce qu’il a parlé peu de temps avant moi, c’est sur ce terrain-là que nous sommes trop absents, c’est sur ce terrain-là qu’il faut désormais être présents, afin d’être sûrs qu’ils agissent, qu’ils se rassemblent, qu’ils se battent.

Nous avons ensuite à conquérir chez les Gauchistes, dans la mesure même où déjà s’établit une tragique confusion : on emploie indifféremment dans les discours les termes " gauchiste " ou " la jeunesse ". Personnellement je ne pense pas que ce soit vrai. Mais ce n’est pas non plus nous qui la représentons, la jeunesse.
Il est un certain nombre de valeurs qui ont été exprimées par la révolte, puis traduites dans un langage et par des actions déraisonnables et même dangereuses du point de vue de la défense des intérêts des travailleurs. Mais ces valeurs-là, elles existent, et tant que le Parti socialiste ne les exprimera pas avec conviction, tant que ces valeurs, ce besoin d’être responsable, ce besoin de refuser d’être soumis à des intermédiaires qui vous dérobent finalement votre dignité de citoyen, de travailleur, votre dignité de chaque jour... Parce qu’il y a finalement une sorte de déviation de la démocratie parlementaire qui fait qu’au lieu d’avoir délégué au monarque d’autrefois, et à lui tout seul, le droit de penser et d’agir, la démocratie parlementaire, par ses intermédiaires, a fini par manque d’imagination par confisquer tout cela au citoyen, à l’individu, à celui qui veut être lui-même capable, par l’information et par la formation, par le dialogue et aussi par l’organisation des partis de Gauche, capable de penser lui-même et de décider.
Ces valeurs, on les qualifie parfois d’un mauvais terme - mais les mauvais termes abondent dans nos débats, j’en emploie moi-même - de " qualitatives " ; mais cela veut dire quelque chose, parce qu’assimilant tout l’héritage historique, l’héritage du Socialisme, on voit poindre la certitude que quand même nous aurions, nous, Parti socialiste, bâti la société socialiste, nous n’aurions pas achevé notre tâche, car nous n’aurions pas répondu à certaines interrogations qui étaient dans le cri des révoltés de mai 1968.

Et puis il faut reconquérir les Libéraux. Selon une excellente définition de Guy Mollet et il me permettra de lui emprunter, dans les classifications qu’il a faites dans un ouvrage de la physionomie politique française, les Libéraux qui évidemment acceptent comme nous l’héritage démocratique dans le domaine politique, mais qui refusent nos méthodes et nos structures sur le plan de l’économie.
Mais les voilà placés devant un choix dont on dit encore dans le langage savant qu’il est bipolaire. Il est nécessaire de faire comprendre à ceux qui y sont disposés que s’il s’agit pour eux de choisir entre la tyrannie et la décadence, quand ce n’est pas la pourriture du capitalisme, et le Socialisme, qui leur déplaît parfois par son esprit de système, ou même par ses signes et ses symboles, s’ils veulent la justice et le droit, ils sont de notre côté.

Et puis il y en a d’autres qui sont indéfinissables. Je ne sais pas comment les appeler. Ils ne savent pas eux-mêmes, d’ailleurs, sans quoi ils seraient ici. Ce sont ceux qui se multiplient dans des groupes de toutes sortes qui foisonnent : les usagers du métro, les usagers des transports en commun, les parents d’élèves, les groupes d’action municipale, que sais-je encore...
Il faut que tous ceux-là, qui sont livrés à des organisations anarchiques et qui s’appliquent à faire seulement, comme ils disent, " du concret ", comprennent qu’on ne fait pas du concret et qu’on est écrasé par la société capitaliste lorsqu’on n’admet pas - c’est ma propre évolution, je suis amené à la comprendre - qu’il est impossible de lutter avec efficacité et de transformer la société par un travail individuel, en refusant une puissante organisation politique.

Si nous faisons l’appel parmi tous ceux-là, communistes, gauchistes, libéraux, indéfinissables, de l’action quotidienne, cela fait beaucoup de monde en perspective ; donc cela nous fait beaucoup d’ennemis. Car ceux sur lesquels nous prétendons reconquérir le terrain perdu, ou conquérir un terrain nouveau, il faut qu’ils le sachent, nous sommes leurs concurrents. Et si nous sommes en mesure d’être souvent leurs amis ou leurs alliés, il n’en reste pas moins que dans le combat politique le Parti socialiste, s’affirmant en tant que tel, a l’audace de vouloir assumer toutes les tâches à la fois !
C’est là que le bât va nous blesser. Tant que je m’en suis tenu aux pétitions de principe et aux intentions généreuses, comment ne pas recueillir la quasi-unanimité des suffrages ? Je veux dire des applaudissements ? Mais il faudra nécessairement distinguer en pourcentage la différence ! »

Ce discours se passe de commentaires si on le met face au bilan des sept années de présidence Mitterrand. On peut mesurer l’extrême habilité avec laquelle est préparé le phagocytage des autres formations et courants de pensée ; on comprendra aussi pourquoi, quatorze ans après, nombre de militants « de gauche » se sont définitivement détournés de l’hégémonisme socialiste et de la bien manipulée « Union de la Gauche ». L’épisode Jospin et l’épisode Hollande ne furent qu’une resucée fugace de l’entreprise post-mitterrandienne. On en mesure aujourd’hui les dégâts, qui mettent face à face un « dégagisme » macronien présumé hors partis et un « dégagisme » de droite extrême en attente de la récupération du pouvoir… Et voilà que là dessus, des fantômes sans remords, comme François Hollande et Ségolène Royal, osent s’afficher en sauveurs de « la gauche » ! On croit rêver.
Mais remarquons que Jean-Luc Mélenchon (qui adhéra au Parti socialiste en 1976) se revendique toujours de Mitterrand (il avait à partir de son adhésion animé pour des années au sein du PS le courant mitterrandiste contre les Rocardiens et le CERES de Chevènement).

Répondre à cet article