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Logiciels révolutionnaires, de 1789 à 1848

mardi 23 juillet 2019, par René Merle

De l’’expérience historique d’une génération encore vivante réutilisée par la nouvelle génération


"Oui, nous nous souviendrons toujours (bis)
Des sans-culottes des faubourgs (bis)"
La Carmagnole, ajout de 1869

Quand j’enseignais l’histoire, j’ai pu mesurer la difficulté qu’avaient beaucoup de jeunes, et surtout de très jeunes, à saisir la scansion générationnelle du temps. Le passé, et même le passé récent, était comme aplati.
Un des bons procédés de restitution et de compréhension était alors de repérer la succession des expériences historiques qu’avaient pu connaître des hommes qui avaient vécu longtemps (et pas des hommes jeunes, comme leurs parents).
Ainsi par exemple, quid d’une personne qui a entre 15 et 20 ans en 1790-1793, au cœur donc de la Grande Révolution, et qui va ensuite connaître le Premier Empire, la Restauration des Bourbons, la Monarchie de Juillet, voire, pour les plus coriaces, les débuts du Second Empire.
Mais si ce déroulement chronologique était saisi, sinon intégré, il n’était pas toujours évident de faire comprendre aux élèves la façon dont il avait été vécu par les protagonistes les moins jeunes, marqués par les découvertes et les convictions d’une autre époque.
Ainsi, alors que la société changeait, et parfois vertigineusement, même si notre ex-jeune adulte de 1793 modifiait, voire même reniait ses convictions d’antan, il n’en conservait toujours pas moins, "quelque part", vivant ou latent, son logiciel de 1790-1793, révolutionnaire ou contre-révolutionnaire. Il vivait d’une certaine façon les expériences nouvelles en chaussant les lunettes du temps de la Révolution. Et ce qui pouvait être vrai pour une personne l’était certainement en tout cas pour le corps social, qui pèsera toutes les secousses politiques de la première partie du XIXe siècle à l’aune de l’expérience de la Révolution.
Ceux par exemple qui intégrèrent en 1790-1793 le logiciel révolutionnaire « sans culotte », et le conserveront jusqu’à leur mort, sans reniements, auront pour horizon l’avènement de la Constitution de 1793.
Et leurs enfants, nés disons sous le Premier Empire, fils de la société en mutation, acteurs de la nouvelle société, seront eux aussi par force imprégnés de ce logiciel paternel, qui perdurera avec d’autres logiciels, enfantés par les temps nouveaux, et qui les parasitera quelque peu.
L’idéal sans-culotte perdurera d’une société égalitariste, qui donnerait à chacun les mêmes chances (libre à chacun de les mettre à profit en fonction de son travail, de ses qualités, etc.), une société de petits propriétaires maîtres de leurs modestes biens, débarrassés de la contrainte des Aristos et des Gros…
On conçoit avec quelles facilités mais aussi avec quelles difficultés ce républicanisme populaire rencontrera dans les années 1830-1850 le mouvement ouvrier naissant, dont les déterminations et les motivations étaient autres, et engendraient un logiciel nouveau, celui de la lutte des classes, du proto-syndicalisme et, pour les plus résolus, celui de la révolution prolétarienne. Les deux logiciels pourront travailler ensemble, ils pourront entrer en osmose, le plus ancien fécondera et inspirera le nouveau, mais naturellement ils pourront aussi s’opposer. Le drame des journées de juin 1848 en fournira les prémices sanglantes.
Je reviendrai peut-être sur cette donne psychologique et politique, en prenant des exemples plus contemporains.

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