Categories

Accueil > Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle > Proudhon 1840

Proudhon 1840

jeudi 10 janvier 2019, par René Merle

Qu’est-ce que la propriété ?

Dans un récent billet, Premières années 1840, quid de Karl Marx ?, je citais Marx évoquant en 1843 le « principe socialiste » tel qu’il est présenté par Fourier (1772-1837) et Proudhon.
Proudhon, par ses premières productions majeures entre 1840 et 1843, était devenu en effet alors une nouvelle figure du « socialisme » français. Marx le découvrait donc sympathiquement (je reviendrai sur les rapports ultérieurement houleux entre les deux hommes).

En mai 1840, un jeune typographe inconnu publiait donc en brochure [1]
sous le titre de Qu’est ce que la propriété un mémoire adressé à l’Académie de Besançon, dont il était pensionnaire [2].
Résumé brutalement par la formule « La propriété, c’est le vol », l’opuscule connut un petit succès de scandale.
Le 24 août 1840, l’Académie horrifiée déclarait : « Il est d’avis que la compagnie doit à la justice à l’exemple et à sa propre dignité, de repousser par un désaveu public la responsabilité des doctrines antisociales que renferme cette production. »

Qui était donc celui qui affirmait en préambule avoir dirigé ses études « vers les moyens d’améliorer la condition physique, morale et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » ? Celui qui s’interrogeait : « Quelle est la cause du mal social, et quel en est le remède ? », « Qu’est-ce que le principe de l’hérédité ? quels sont les fondements de l’inégalité ? qu’est-ce que la propriété ? »
Né à Besançon en 1809 dans une famille modeste, Proudhon avait dû interrompre ses études au collège lors de la faillite de son père tonnelier, et passer à la vie active. Ouvrier typographe, il s’initie donc à la publication contemporaine [3]fait son « tour de France, puis revient à Besançon avant de gagner Paris où il fréquente assidûment les bibliothèques et les cours publics :
« Convaincu d’abord que, pour sortir de la route battue des opinions et des systèmes, il fallait porter dans l’étude de l’homme et de la société des habitudes scientifiques et une méthode rigoureuse, je consacrai une année à la philosophie et à la grammaire. »
« Depuis ce moment, la métaphysique et la morale ont été mon unique occupation. »

On peut ajouter l’histoire dans « son ensemble, ses instruments et ses causes ».
C’est de ce travail énorme que naquit son étude, basée sur ce que les philosophes et les moralistes ont pu dire de la propriété depuis la plus haute antiquité.

Pour mesurer la somme de lectures assimilées par ce prolétaire grandement autodidacte, il faut bien évidemment lire l’ouvrage, que vous trouverez facilement en livre de poche, ou sur Internet :
Proudhon

Et l’on peut aussi mieux comprendre à travers cet exemple, quel bouillonnement intellectuel, quelles recherches idéologiques en dignité portait la fraction la plus avancée, bien souvent autodidacte, des socialistes du début des années 1840.
Le but de leur réflexion, et celle de Proudhon bien entendu, était d’éclairer un peuple sur la conscience spontanée duquel ils étaient sans illusions.
« Le peuple, incapable encore de juger sainement ce qui lui convient, applaudit également aux idées les plus opposées, dès qu’il entrevoit qu’on le flatte : il en est pour lui des lois de la pensée comme des bornes du possible ; il ne distingue pas mieux aujourd’hui un savant d’un sophiste, qu’il ne séparait autrefois un physicien d’un sorcier. »

Le rapport historique entre propriété et justice avait amené Proudhon à condamner la première au nom de l’intérêt commun. Mais son point de vue n’avait pas grand chose à voir avec celui des communistes que j’ai présentés jusqu’ici dans la rubrique rub.
Citons seulement les mesures préconisées par l’épouvantable révolutionnaire que dénonçait la presse du temps :
« En 89 et 93 on confisqua les biens de la noblesse et du clergé, on enrichit des propriétaires adroits, qui, devenus aristocrates, nous font payer cher aujourd’hui cette rapine de nos pères. Que faire donc maintenant ? Ne plus violer le droit, mais le restaurer. Or ce serait violer la justice que de déposséder les uns et d’investir les autres, pour ensuite s’arrêter là. Il faut abaisser graduellement le taux de l’intérêt, organiser l’industrie, associer les travailleurs entre eux et les fonctions entre elles, faire le recensement des grandes propriétés, non pour leur accorder des privilèges, mais pour en opérer le remboursement en payant une rente viagère aux propriétaires ; il faut appliquer en grand le principe de production collective, donner à l’État le domaine éminent sur tous les capitaux, rendre chaque producteur responsable, abolir la douane et transformer en fonction publique toute espèce de production et de métier. Par là, la grande propriété divisée s’évanouira sans confiscation et sans violence, la possession individuelle se constituera sans communauté [4] sous l’inspection de la république, et l’égalité des conditions ne dépendra plus que de la volonté des citoyens. »
Un programme, on le voit, que ne dédaigneront pas les réformistes du XIXe et du XXe siècle.

Notes

[1La brochure est alors le moyen le moins cher et le plus efficace pour toucher un large public. Cf. François Fourn

[2C’est le premier de trois mémoires sur ce thème publiés entre 1840 et 1842.

[3il compose et corrige par exemple des textes de son compatriote Fourier, né à Besançon en 1772.

[4Pas plus que Pierre Leroux, qu’il cite abondamment, Proudhon n’était partisan de « la comunauté »

Répondre à cet article