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1919 Berlin, centième anniversaire de la semaine sanglante (5-12 janvier)

jeudi 10 janvier 2019, par René Merle

Spartakistes et Sociaux-démocrates

Depuis novembre 1918, les sociaux-démocrates sont au pouvoir. La droite monarchiste allemande leur a confié la « sale besogne » d’éteindre l’incendie révolutionnaire, où les Spartakistes (communistes) sont aux premières lignes, cependant que les socialistes indépendants de l’USPD hésitent. Les Spartakistes, prenant au mot la mission historique fixée au prolétariat par Marx et Engels, affronteront le pouvoir social-démocrate, et son bras armé : les Corps francs réactionnaires de sinistre mémoire. Ce sera le premier acte des péripéties révolutionnaires qui se dérouleront jusqu’en mai. À l’issue de la grève générale et de la semaine sanglante berlinoise, du 5 au 12 janvier 1919, les Spartakistes sont vaincus et leurs leaders Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg assassinés par les militaires gouvernementaux.

Voici comment le grand quotidien Excelsior (11 janvier et jours suivants) en informe les Français.
" De notre envoyé spécial. Berlin, 8 janvier – Dans la soirée du dimanche 5 janvier, Berlin fut noyé sous une pluie fine et continue qui accentua encore la profonde tristesse de la ville. Les rues, pourtant, n’étaient pas désertes, et de nombreux groupes s’arrêtaient sur les trottoirs. Au passage, on percevait d’inquiétants chuchotements.
Dès neuf heures du matin, le lendemain, en plein centre de la capitale, ces groupes se firent plus nombreux et plus animés. Devant la Friedrichstrasse, à la station du Métropolitain, une femme vendait le Vorwæerts [organe social-démocrate], journal qui, à ce moment, se trouvait encore au pouvoir des spartaciens. Le public arrachait les feuilles et les déchirait.
A dix heures et demie, j’aperçus Liebknecht [1], souriant, qui, en compagnie de quelques partisans, passait en taxi Unter den Linden. Une demi-heure plus tard, des groupes importants de manifestants arrivaient. Ils venaient de tous les quartiers, et, passant par la porte de Brandebourg et Unter den Linden, se dirigeaient vers la Friedrichstrasse, ouvriers, matelots et soldats mêlés, portant tous le brassard rouge : « République des soldats » brandissant bien haut des drapeaux rouges et des pancartes. Des femmes les suivaient, précédant les démobilisés, encore en uniforme ou en civil, qui portaient sur l’épaule des mitrailleuses et des fusils.
La bataille commence.
Entre une et deux heures, les magasins, les hôtels se fermèrent, et la bataille de rues commença.
Les spartaciens, s’étant emparés de la porte de Brandebourg, y avaient installé des mitrailleuses, et prenaient en enfilade Unter den Linden. Pour les en chasser, les troupes gouvernementales s’installaient sur les toits voisins. Je distinguai des spartaciens qui, par signes, demandaient du renfort du côté de Tiergarten. Ce renfort n’arrivait pas. Après une lutte de trois heures, lutte acharnée et sanglante, les partisans d’Ebert [2]
enlevèrent la position. "
Les combats allaient durer une semaine.

Les suites :
Au printemps, l’Allemagne connut un nouvel accès révolutionnaire : grandes manifestations (notamment à Dusseldorf) et constitution de Conseils ouvriers, nouvelle grève générale et semaine sanglante de Berlin, République bavaroise des Conseils… Partout, l’armée et surtout les Corps francs mandatés par le gouvernement social-démocrate écrasent impitoyablement ces initiatives sans coordination au plan national.
La social-démocratie avait utilisé son énorme influence, mûrie pendant des décennies, pour justifier son attitude. Mais elle perdra le soutien des travailleurs les plus avancés, et cette dette de sang explique la désunion du mouvement ouvrier jusqu’à la victoire du nazisme.

Notes

[1Aux élections au Reichstag de janvier 1912, le Parti Social-Démocrate allemand (SPD) devient le premier parti du Reich (34,8% des voix, 110 députés). À cette occasion, L’Humanité, journal socialiste quotidien, directeur politique Jean Jaurès, publie en première page un entretien avec le dirigeant SPD Karl Liebknecht (1er février 1912), sous le titre : "Après le triomphe". Il est poignant de lire ces lignes en réalisant la cécité des meilleurs, et en imaginant ce que pouvaient ressentir les lecteurs de 1912, et quel avenir ils pouvaient espérer.
« [...] Vous me demandez si je crois que la force du parti socialiste au Reichstag peut empêcher une guerre ? Eh bien ! Si la guerre est empêchée, je ne crois pas que ce soit par le Parlement. Ce ne sera que par la force de notre Parti au dehors du Reichstag. Puisque nous pouvons redouter d’être amenés à la catastrophe, il faut que tous nos efforts soient concentrés pour rendre notre organisation toujours plus puissante. Notre force doit être plus grande en vue du temps de guerre que pour le temps de paix. Il faut, si la guerre devait être déclarée, que nous puissions l’empêcher simplement en nous y opposant.
- Cela veut donc dire que la guerre serait terminée avant d’être commencée ?
Parfaitement ; non pas que les cinq millions de citoyens qui forment la réserve de l’armée allemande soient tous des socialistes, mais nous en avons bien la moitié qui sortent de nos rangs. De plus les deux premières années de réserves composées de citoyens qui ne sont pas encore âgés de 25 ans, et par conséquent pas électeurs, et les deux années qui précèdent les listes d’appel composées de jeunes gens de 18 à 20 ans sont en majorité avec nous.
- Le gouvernement connaît-il cet état de choses ?
Sans doute, et il s’en alarme. On a bien parlé de faire des lois d’exception contre les propagandistes antimilitaristes. Mais nous sommes prêts à toute éventualité, et même si la loi passait, les premiers arrêtés seraient sévèrement punis, mais le flot des propagandistes au lieu de diminuer augmenterait avec la sévérité des jugements.
Dans le cours des deux ou trois prochaines années va se décider la question de la suprématie entre l’Allemagne et l’Angleterre. Je ne puis mieux définir l’état actuel de ces deux nations qu’en les comparant à deux gigantesques trusts qui sont arrivés à leur dernière période de développement économique. Or, l’expérience nous a appris que lorsque deux trusts sont arrivés à un point de développement tel que l’un doit se soumettre devant l’autre, il arrive presque toujours que pour ne pas annihiler une partie des forces du concurrent, qui ensuite doit devenir le vaincu, il y a assimilation, qui se fait à l’avantage des deux parties. Eh bien, l’Allemagne et l’Angleterre en sont là. Nos efforts à nous, c’est de les pousser dans ce chemin d’union et de paix. [...] "
En 1907, Liebknecht avait publié l’ouvrage Militarisme et anti-militarisme qui lui valut 18 mois de prison. Si son double optimisme (collaboration des deux puissances capitalistes, passage à l’action du SPD en cas de guerre) sera démenti, il restera fidèle à ses convictions. Refusant les crédits de guerre, il est exclu du SPD qui s’est engouffré dans l’Union sacrée de 1914, et il sera emprisonné. Libéré par la Révolution de novembre 1918, il est un des dirigeants des révolutionnaires spartakistes. Le 15 janvier 1919, sur ordre du gouvernement social-démocrate, il est assassiné avec Rosa Luxemburg par les Corps Francs d’extrême droite.

[2Le dirigeant social-démocrate Ebert, venu au Parti par le syndicalisme, avait fait partie de la majorité belliciste du SPD, fait exclure les minoritaires pacifistes qui forment l’USPD. En novembre 1918, après le départ du Kaiser, le chancelier impérial lui demande de former un gouvernement social-démocrate, (auquel participe l’USPD), baptisé du nom révolutionnaire de Conseil des Commissaires du Peuple, mais bien décidé à arrêter la Révolution. Pour briser cette Révolution née des insurrections de marins et soldats, il signe un pacte avec le haut-état major de l’armée. En décembre, devant la sanglante répression gouvernementale jointe à celle des corps francs réactionnaires, l’USPD quitte le gouvernement. Le conflit avec les spartakistes apparaît inévitable

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