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Hugo. Les mots...

mardi 25 décembre 2018, par René Merle

Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu

Victor Hugo, Les Contemplations, 1856
Voici la fin du magnifique poème "Suite" publié dans le Livre I qui reprend des poèmes écrits entre 1830 et 1843.
[…]

« Les mots sont les passants mystérieux de l’âme
Chacun d’eux porte une ombre ou secoue une flamme ;
Chacun d’eux du cerveau garde une région ;
Pourquoi ? c’est que le mot s’appelle Légion,
C’est que chacun, selon l’éclair qui le traverse,
Dans le labeur commun fait une œuvre diverse ;
C’est que de ce troupeau de signes et de sons
Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,
Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues ;
C’est que, présent partout, nain caché sous les langues,
Le mot tient sous ses pieds le globe et l’asservit ;
Et, de même que l’homme est l’animal où vit
L’âme, clarté d’en haut par le corps possédée,
C’est que Dieu fait du mot la bête de l’idée.
Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.
Il remue, en disant : Béatrix, Lycoris,
Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.
De l’océan pensée il est noir polype.
Quand un livre jaillit d’Eschyle ou de Manou,
Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,
On voit, parmi leurs vers pleins d’hydres et de stryges
Des mots monstres ramper dans ces œuvres prodiges.
O main de l’impalpable ! ô pouvoir surprenant !
Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant
Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ;
Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,
Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.
Cette toute-puissance immense sort des bouches.
La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches
Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.
A son haleine, l’âme et la lumière aidant,
L’obscure énormité lentement s’exfolie.
Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie ;
Caton a dans les reins cette syllabe : NON.
Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,
Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière :
Esperance ! - Il entr’ouvre une bouche de pierre
Dans l’enclos formidable où les morts ont leur lit,
Et voilà que don Juan pétrifié pâlit !
Il fait le marbre spectre, il fait l’homme statue.
Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue ;
Nemrod dit : "Guerre !" alors, du Gange à l’Illissus,
Le fer luit, le sang coule. "Aimez-vous !" dit Jésus.
Et ce mot à jamais brille et se réverbère
Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,
Dans les cieux, sur les fleurs, sur l’homme rajeuni,
Comme le flamboiement d’amour de l’infini !
Quand, aux jours où la terre entr’ouvrait sa corolle,
Le premier homme dit la première parole,
Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit,
Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit :
"Ma sœur !
Envole-toi ! plane ! sois éternelle !
Allume l’astre ! emplis à jamais la prunelle !
Echauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents ;
Eclaire le dehors, j’éclaire le dedans.
Tu vas être une vie, et je vais être l’autre.
Sois la langue de feu, ma sœur, je suis l’apôtre.
Surgis, effare l’ombre, éblouis l’horizon,
Sois l’aube ; je te vaux, car je suis la raison ;
A toi les yeux, à moi les fronts. O ma sœur blonde,
Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde ;
Avec tes rayons d’or, tu vas lier entre eux
Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,
Les champs, les cieux ; et moi, je vais lier les bouches ;
Et sur l’homme, emporté par mille essors farouches,
Tisser, avec des fils d’harmonie et de jour,
Pour prendre tous les cœurs, l’immense toile Amour.
J’existais avant l’âme, Adam n’est pas mon père.
J’étais même avant toi ; tu n’aurais pu, lumière,
Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné ;
Mon nom est Fiat Lux, et je suis ton aîné !"
Oui, tout-puissant ! tel est le mot. Fou qui s’en joue !
Quand l’erreur fait un nœud dans l’homme, il le dénoue.
Il est foudre dans l’ombre et ver dans le fruit mûr.
Il sort d’une trompette, il tremble sur un mur,
Et Balthazar chancelle, et Jéricho s’écoule.
Il s’incorpore au peuple, étant lui-même foule.
Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu ;
Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu.
Jersey 1854 »

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