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Flora Tristan, l’Appel aux femmes

vendredi 11 janvier 2019, par René Merle

Féminisme et luttes sociales

En 1844, un an après sa première édition, est publiée la troisième édition de Union ouvrière par Mme Flora Tristan, Paris, chez tous les libraires. [1]
Cette même année, Flora Tristan (1803-1844) décédait au cours de sa grande tournée nationale de propagande en faveur de l’ouvrage et de l’Union ouvrière,
Cet opuscule tranche par son réalisme et ses propositions concrètes dans le foisonnement des écrits socialistes du temps : il est à sa façon le premier appel à la constitution en classe ouvrière, à son auto-émancipation, et ce dans une perspective déjà clairement internationaliste.
Flora Tristan y présentait en effet une entreprise de solidarité ouvrière, et exclusivement ouvrière, qu’elle envisageait très concrètement : des cotisations modestes demandées à cette immense et malheureuse population, devraient permettre l’édification de maisons départementales, assurant aux travailleurs plus d’éducation, plus de soins, et plus de sécurité pour leurs vieux jours.

Pour la première fois, et pour la première fois avec un vrai écho public, Flora Tristan dégageait la solidarité ouvrière du vieux compagnonnage, et en faisait un vecteur de transformation sociale. L’utopiste égalitaire des communistes, à peine dégagés des sociétés secrètes insurrectionnelles, se trouvait confrontée à un projet concret et immédiat d’organisation ouvrière, de défense concrètes de revendications professionnelles et sociales, bref, en écho à ce qui se passait au même moment en Angleterre, les prémices d’un syndicalisme à sa façon révolutionnaire.

L’ouvrage donne aussi, dans une spontanéité touchante, la liste (vraiment étonnante dans se diversité sociologique et politique) des premiers souscripteurs, les comptes de l’entreprise naissante, le détail des démarches, et, hélas, celui des rebuffades essuyées.

On peut lire sur la page de garde :
"Aujourd’hui, le travailleur crée tout, fait tout, produit tout, et cependant il n’a aucun droit, ne possède rien, absolument rien. (Alphonse Boyer)" [2]
"Ouvriers, vous êtes faibles et malheureux parce que vous êtes divisés. - Unissez-vous. L’UNION fait la force. (Proverbe)".
Flora Tristan anticipe ainsi sur la formule de Marx : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !".

Mais la vision de Flora Tristan allait aussi nourrir le nouveau féminisme des années 1840. Car elle faisait lien entre l’oppression dont étaient victimes les ouvriers et l’oppression dont étaient victimes les femmes. Elle lance alors cet appel aux femmes, à toutes les femmes, indépendamment de leur appartenance sociale. Or on sait avec quelle énergie Flora refusait toute immixtion d’éléments non ouvriers, fussent-ils démocrates confirmés, dans son entreprise ouvrière. Elle posait ainsi "les femmes" en catégorie opprimée, au même titre, mais de façon différente, que les ouvriers.
Le texte ouvre L’émancipation de la femme ou le testament de la Paria, ouvrage posthume de Mme Flora Tristan, Paris, 1846.

Appel aux femmes de tous les rangs, de tous les âges, de toutes les opinions, de tous les pays.

Femmes,

Vous dont l’âme, le cœur, l’esprit, les sens, sont doués d’une impressionnabilité telle qu’à votre insu vous avez une larme pour toutes les douleurs, - un cri pour tous les gémissements, - un élan sublime pour toute action généreuse, - un dévouement pour toutes les souffrances, - une parole consolante pour tous les affligés ; - femmes, vous qui êtes dévorées du besoin d’aimer, d’agir, de vivre ; vous qui cherchez partout un but à cette brûlante et incessante activité de l’âme qui vous vivifie et vous mine, vous ronge, vous tue ; femmes, resterez-vous silencieuses et toujours cachées, lorsque la classe la plus nombreuse et la plus utile, vos frères et vos sœurs les prolétaires, ceux qui travaillent, souffrent, pleurent et gémissent, viennent vous demander, les mains suppliantes, de les aider à sortir de la misère et de l’ignorance.

Femmes, L’UNION OUVRIÈRE a jeté les yeux sur vous. Elle a compris qu’elle ne pouvait pas avoir d’auxiliaires plus dévoués, plus intelligents, plus puissants. Femmes, L’UNION OUVRIÈRE a droit à votre gratitude. C’est elle la première qui a reconnu en principe les droits de la femme. Aujourd’hui votre cause et la sienne deviennent donc communes. Femmes de la classe riche, vous qui êtes instruites, intelligents, qui jouissez du pouvoir que donnent l’éducation, le mérite, le rang, la fortune ; vous qui pouvez influencer les hommes dont vous êtes entourées, vos enfants, vos domestiques et les travailleurs vos subordonnés, prêtez votre puissance protection aux hommes qui n’ont pour eux que la force du nombre et du droit. A leur tour, les hommes aux bras nus vous prêteront leur appui. Vous êtes opprimées par les lois, les préjugés ; UNISSEZ-VOUS aux opprimés, et, au moyen de cette légitime et sainte alliance, nous pourrons lutter légalement, loyalement, contre les lois et les préjugés qui nous oppriment.

Femmes, quelle mission remplissez-vous dans la société ? - Aucune. - Eh bien, voulez-vous occuper dignement votre vue : consacrez-la au triomphe de la plus sainte des causes : L’UNION OUVRIÈRE.
Femmes, qui sentez en vous le feu sacré qu’on nomme foi, amour, dévouement, intelligence, activité, faites-vous les prédicatrices de L’UNION OUVRIÈRE.
Femmes écrivains, poëtes (graphie de l’époque), artistes, écrivez pour instruire le peuple, et que L’UNION soit le texte de vos chants.
Femmes riches, supprimez toutes ces frivolités de toilette qui absorbent des sommes énormes, et sachez employer plus utilement et plus magnifiquement votre fortune. Faites des dons à L’UNION OUVRIÈRE.
Femmes du peuple, faites-vous membres de L’UNION OUVRIÈRE. Engagez vos filles, vos fils à s’inscrire sur le livre de L’UNION.
Femmes de toute la France, de toute la terre, mettez votre gloire à vous faire hautement et publiquement les défenseurs de L’UNION.
Oh ! femmes, nos sœurs, ne restez pas sourdes à notre appel ! Venez à nous, nous avons besoin de votre secours, de votre aide, de votre protection.
Femmes, c’est au nom de vos souffrances et des nôtres que nous vous demandons votre coopération pour notre grande œuvre.

Notes

[1L’ouvrage est consultable sur Gallica. On lira aussi Union ouvrière Suivie de lettres de Flora Tristan, édition préparée par Daniel Armogathe et Jacques Grandjonc, ed. Des Femmes, 1986.

[2Alphonse Boyer, compositeur typographe, avait publié De l’état des ouvriers et de son amélioration par l’organisation du travail, Paris, Dubois, 1841. L’insuccès de l’ouvrage fut une des causes de son suicide.

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