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« L’Aviso de la Méditerranée » et la prise d’Alger, 1830

dimanche 5 janvier 2020, par René Merle

« Justifications » de l’agression française et perspectives de colonisation


On sait que, depuis le Directoire et l’Empire, la France s’était endettée auprès du dey d’Alger, qui avait avancé les fonds permettant à deux négociants français de ravitailler en blé l’armée française en Égypte. La dette n’avait été qu’en partie honorée. Le 30 avril 1827, le consul de France convoqué en audience oppose le refus royal à la demande du Dey, qui l’effleure alors de deux ou trois coups de chasse mouche. Prétexte à la rupture des relations diplomatiques et au blocus maritime d’Alger, générateur de plusieurs incidents sanglants.
En grand difficulté avec l’agitation libérale et populaire, Charles X et son gouvernement pensèrent à une opération de diversion qui détournerait l’opinion des affaires françaises et la souderait dans la gloire militaire retrouvée (le souvenir de Napoléon était tout frais). Les mauvaises langues disaient à juste titre non seulement que le pouvoir éviterait ainsi de rembourser la dette, mais encore qu’il s’enrichirait du pactole du trésor du dey. D’aucuns pensaient déjà à la richesse potentielle d’un territoire peu mis en valeur, et à la place à prendre dans la rivalité méditerranéenne des puissances, Espagne et Royaume Uni au premier chef.
Longtemps préparé à l’arsenal de Toulon, le plan de débarquement sera mis en exécution le 25 mai, où la flotte française quitta Toulon. Les troupes françaises débarquèrent à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830, Alger bombardé était pris le 5 Juillet et le régent Hussein faisait sa soumission (forcée !).

Compte tenu des difficultés de la transmission des nouvelles, la nouvelle ne sera connue en France que quelques jours plus tard.
Toulon ayant été des mois durant la fourmilière ouvrière et militaire où se prépara le débarquement [1], à la grande satisfaction d’une partie de la bourgeoisie entrepreneuriale locale, il m’a semblé intéressant de donner en document cet éditorial de l’Aviso de la Méditerranée, journal politique, commercial et littéraire de Toulon et du Var [2], 17 juillet 1830.

« Toulon, le 16 juillet 1830 .
ALGER EST PRIS !
Ce boulevard de la barbarie [3] que n’avaient pu ébranler toutes les forces du vainqueur de Pavie, est au pouvoir des braves descendans [4] des sujets de François Ier. Ce peuple de pirates, qui s’était ri des efforts si souvent et si vainement réitérés de l’Espagne, qu’avaient à peine momentanément réduit les mémorables attaques de Duquesne et de lord Exmouth, est aujourd’hui sous le joug du Français victorieux. Une guerre de quelques jours en a fini avec cette puissance qui avait bravé pendant trois siècles tous les peuples civilisés de l’Europe et du Nouveau-Monde. Alger est pris ! et la facilité de cette conquête est une gloire de plus pour ceux qui viennent d’effectuer ce que n’avaient pu tant de puissants et de forts. L’Angleterre elle-même n’avait-elle pas souffert, en 1824, les insultes que le barbare aujourd’hui détrôné prodigua à son consul ! La flotte armée pour demander raison de cet outrage fut accueillie avec mépris, et après cette attaque inutile on fut contraint d’en passer par tout ce qu’exigea la volonté de fer de l’impérieux Hussein. Et nous aussi nous avons été insultés par le Barbaresque, et à nous aussi le même Hussein a refusé toute satisfaction ; mais justice en a été faite : la régence d’Alger a cessé d’être à jamais ; le pouvoir du Dey a été brisé dans ses mains, et sa vie, qu’il doit à notre clémence, doit s’écouler désormais dans l’obscurité dont il était sorti.
Gloire à notre armée ! gloire à nos jeunes soldats ! gloire à nos braves officiers ! Les Français sont de nouveaux invincibles [5] ; aucun danger ne les étonnera, aucun obstacle ne les saurait arrêter : ni les ennuis, les dégoûts, les tourmens [6] d’une longue traversée ; ni les attaques de hordes innombrables exercées à une guerre d’escarmouches meurtrières, ni la mort affreuse dont un ennemi féroce menaçait les malheureux prisonniers.
C’est à l’amiral Duperré, dont la prudence a conduit heureusement nos troupes sur le rivage africain et vaincu ainsi le premier, le plus grand des obstacles ; c’est au général Berthezène, qui a remporté la victoire décisive du 19, que sont dus en grande partie nos succès. Il paraît certain que si le 19, profitant de la victoire, on fut entré dans Alger, dont une émeute nous ouvrait les portes, plusieurs combats sanglants n’eussent pas eu lieu.
Mais laissons ces tristes considérations que d’autres développeront mieux que nous ; Alger est aujourd’hui au Roi de France, Alger est pris : qu’en ferons-nous ?
Qu’ont fait les Espagnols, les Portugais, les Hollandais, les Anglais, des pays qu’ils ont conquis, des royaumes qu’ils ont détruits, dans les deux Indes [7] ? Qu’ont fait ces Espagnols de cette même côte de Barbarie lorsqu’ils ont pu s’y établir ? Qu’ont fait ces Anglais de Malte [8] et des Sept-Îles [9] au mépris des traités récens [10] ? Ce qu’ils en ont fait, au mépris souvent de tout droit, de toute justice, nous sommes fondés à tous égards à le faire de notre conquête. Tout nous y oblige : l’intérêt de la France. C’est une colonie vis-à-vis de nous, qu’une guerre ne peut nous enlever, d’où l’on pourra tirer par la suite le coton et presque toutes les denrées coloniales ; avec laquelle, grâce à la plus heureuse des situations, nos relations ne peuvent être interrompues : l’intérêt de la Chrétienté, que l’expulsion des Turcs [11] ne saurait rassurer contre le renouvellement de la piraterie. Il n’y a point de Turcs à Maroc, à Tunis, à Tripoli ; ces puissances sont-elles moins redoutables au commerce européen ? Alger même n’était-il pas un repaire de pirates longtemps avant l’occupation des Turcs ? Le rendre aux Turcs, ou même aux indigènes, c’est n’avoir rien fait. Comme cela a déjà eu lieu, ils répareront peu à peu leurs murs, les armeront de nouveau, et tout à coup la course recommencera avec plus de fureur. L’occupation de tout le royaume d’Alger par les Français peut seule assurer la sécurité, la tranquillité de toute la Méditerranée. Maroc d’une part, Tunis et Tripoli de l’autre, seront contenus dans la stricte observation des traités par la présence d’un pouvoir qu’on n’a jamais bravé en vain ; et c’est alors, et seulement que l’on pourra croire à l’abolition de la course, de l’esclavage et de la traite des Chrétiens. Sans doute pour accomplir ces grands desseins il faudrait un ministère national à la tête des affaires ; mais nos souhaits à cet égard ne tarderont pas à être accomplis. Il y a incompatibilité entre M. de Polignac et la majorité qui renaît plus compacte comme expression solennelle des vœux d’un peuple magnanime [12]. Père de ses sujets, Charles X entendra leur voix ; il comprendra les besoins de son peuple chéri, dont le bien-être est le constant désir de son cœur [13].
Sans doute si M. de P [14]. restait quelque temps encore au timon de l’état, il pourrait par quelque conception bizarre perdre tout le fruit de notre glorieuse expédition. Ces vastes pays pourraient être constitués en royaume sous quelqu’autre prince anglais, ou livrés simplement à l’Angleterre ; ils pourraient aussi l’être à l’Espagne qui revendique d’anciens titres de possession ; ou au roi de Sardaigne, au lieu et place du royaume de Jérusalem in partibus infidelium, dont il nous céderait le titre ; ou bien à l’ordre de Malte oublié aujourd’hui, et auquel on assurerait quelques 20,000 auxiliaires pour se faire respecter des Musulmans qu’ils auraient mission spéciale de combattre et de convertir ; et que l’on ne pense pas que cette idée, toute folle, toute bizarre qu’elle est, soit imaginée à plaisir ; malheureusement il n’en est rien : malheureusement il est des cerveaux de prétendus hommes d’état où pour qu’une idée éclose bien nette, bien pure, pour qu’elle soit soutenue avec toute l’entêtement, avec la présomption tranchante d’un grand seigneur et d’un sot, il suffit qu’elle soit complètement étrangère à la raison et au sens commun. »

On comparera la réaction de l’Aviso avec les Stances adulatrices données dans l’article :
Justifications de la conquête de l’Algérie en 1830

On lira sur ce site, avec intérêt j’espère, quelques réactions médiatiques au centenaire de l’événement de 1830 :
Algérie 1930 - Colonialisme et anticolonialisme
La presse française et le 100e anniversaire de la conquête de l’Algérie

Plus largement, on consultera la rubrique Algérie :
Algérie

Notes

[2Ce jeune journal était né en 1828

[3La justification première de la conquête donnée à l’opinion : Alger était un nid de la piraterie barbaresque, grande fournisseuse d’esclaves chrétiens. En fait cette piraterie officielle était en grand déclin depuis le siècle précédent, et nombre de chrétiens vivant à Alger étaient des travailleurs libres

[4graphie de l’époque

[5Comme au temps de l’Empereur !

[6graphie de l’époque

[7Amérique et Asie

[8Après avoir été occupée par Bonaparte, Malte fut conquise par les Britanniques en 1800

[9Les Sept Îles ioniennes (Corfou, Paxou, Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante, Cythère, depuis longtemps possessions vénitiennes, avaient été annexées par la France directoriale et impériale, avant d’être placées sous protectorat britannique en 1814

[10Graphie de l’époque

[11Alger était formellement encore possession turque (la Régence), mais pratiquement se gouvernait seule

[12Le journal, on le voit, se rangeait prudemment du côté de l’opposition libérale à la politique Ultra de Polignac, président du Conseil des Ministres, et du Roi Charles X

[13En fait, au lendemain de cet article, la révolution parisienne des 27-29 juillet 1830 renversait la royauté des Bourbons et du drapeau blanc

[14Raccourci peu respectueux

1 Message

  • Bonjour Monsieur Merle,
    Je vous souhaite tout d’abord une excellente année 2020 à tous points de vue.
    J’ai été très intéressé par votre article sur l’opinion libérale et l’expédition d’Alger.
    J’avais souvenir d’avoir lu, il y a quelques années, sur internet, un article très détaillé sur la dette Bacri - Busnach à l’origine indirecte de l’expédition. Je ne le retrouve plus. Je me suis peut-être trompé. Le gouvernement de la Restauration avait bien remboursé en 1820 la dette (réduite à 7 millions sur les 14 réclamés) mais aux héritiers Bacri, puisque le gouvernement ne connaissait qu’eux (le blé avait été vendu par la maison Bacri et Busnach, sans que le véritable vendeur – le Dey - apparaisse, même si c’était probablement un secret de Polichinelle que les Bacri-Busnach agissaient comme intermédiaires et non com vendeurs).
    A peine les paiements de l’Etat français aux héritiers Bacri (et Busnach ?) avaient-ils commencé que des créanciers de ces derniers firent opposition (parmi lesquels semble-t-il, des prête-nom des Bacri eux-mêmes !). Le restant des sommes fut consigné à la Caisse des dépôts en attendant les décisions de justice. Le Dey, au lieu d’être remboursé, fut renvoyé à régler la question avec les héritiers Bacri ! On comprend sa colère.
    En faisant quelques recherches, je tombe sur un article d’un historien anglais, centré sur des questions d’historiographie, mais intéressant car il examine l’origine des projets de colonisation de l’Afrique du nord, et on y retrouve (assez paradoxalement) l’abbé Raynal qui, lors de son séjour à Marseille à la fin de l’ancien régime, parait avoir conseillé la colonisation de la côte algérienne (sans doute en accord avec les milieux commerciaux de Marseille) :
    https://www.cairn.info/revue-mondes-2016-2-page-205.htm
    Un article ancien du grand historien de l’Algérie C. A. Julien évoque brièvement ( p 314) la personnalité louche du consul Deval (en des termes qui aujourd’hui paraitraient discutables : (« à moitié Levantin … habitué aux procédés obliques familiers en Orient ») et utilise des expressions intrigantes (« entremetteur en faveur des désirs séniles du dey »)…
    https://www.persee.fr/doc/r1848_1155-8806_1925_num_21_108_1110
    Pour finir sur l’opinion libérale, Raoul Busquet, dans son histoire de Marseille, raconte qu’en août 1830, Marseille reçut le nouveau gouverneur de l’Algérie, le général Clauzel, venant s’embarquer après avoir été nommé par le nouveau gouvernement issu de la révolution de juillet, en remplacement du maréchal de Bourmont qui avait refusé de reconnaître Louis-Philippe.
    On donne en son honneur une représentation de La Cenerentola de Rossini à l’opéra (on aurait pu donner l’Italienne à Alger !). A l’entracte, les artistes chantent la Marseillaise reprise en choeur par le public. On observe que toutes les dames de la "société" libérale (les épouses ou filles des négociants importants) portent des ceintures en rubans tricolores. L’opinion libérale et les milieux commerçants plébiscitent ainsi l’expédition d’Alger qui passe en quelque sorte dans les mains des « progressistes ».

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