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Garcilaso de la Vega

mardi 7 janvier 2020, par René Merle

Tué pour cause d’invasion...

Chaque fois que je passe au Muy, forte localité de l’Est de mon département, le Var, et que je vois la tour Notre Dame, dite tour Charles Quint, deux souvenirs contradictoires se mêlent.
Pour l’historiographie provençale, cette tour est un symbole : lors de l’invasion de la Provence par l’armée impériale venue de Nice, en 1536, un groupe d’habitants, avertis du prochain passage de Charles Quint (encore un qui voulait bâtir l’Europe à sa façon), s’étaient enfermés dans la tour avec l’intention de tuer l’Empereur d’une décharge inattendue. Le coup rata, les Impériaux firent le siège de la tour, et promirent la vie sauve aux assiégés s’ils se rendaient. Ce qu’ils firent, et Charles Quint s’empressa de les faire pendre. L’épisode est demeuré comme un symbole de la fidélité provençale au nouveau pouvoir français (le Comté de Provence n’était devenu français qu’en 1481).
Mais un autre souvenir vient se heurter à ce souvenir patriotique, car, au cours du passage impérial, le capitaine de la garde impériale fut mortellement blessé par les occupants de la tour (il mourut à Nice où on l’avait transporté), et ce capitaine était le grand, sinon le plus grand poète espagnol de son temps, Garcilaso de la Vega (né à Tolède vers 1501-1503).
Singulier destin de ce gentilhomme guerrier, et par ailleurs père de la nouvelle poésie espagnole, qui s’en vint mourir au Levant de nos terres provençales.

Sonnet I
ci-dessous traduit par Catherine François

Cuando me paro a contemplar mi estado
y a ver los pasos por dó me ha traído,
hallo, según por do anduve perdido,
que a mayor mal pudiera haber llegado ;

mas cuando del camino estoy olvidado,
a tanto mal no sé por dó he venido :
sé que me acabo, y mas he yo sentido
ver acabar conmigo mi cuidado.

Yo acabaré, que me entregué sin arte
a quien sabrá perderme y acabarme,
si quisiere, y aun sabrá querello :

que pues mi voluntad puede matarme,
la suya, que no es tanto de mi parte,
pudiendo, ¿qué hará sino hacello ?

Quand je m’arrête à l’état où je suis
voyant les lieux où mes pas m’ont conduit,
je trouve avoir été si égaré
qu’à plus grand mal j’aurais pu arriver ;
mais quand j’oublie le chemin parcouru
à tant de mal ne sais comment je vins ;
je sens ma fin mais je regrette plus
de voir finir avec moi mon souci.
Je finirai, m’étant donné sans art
à qui saura me perdre et m’achever
si elle veut, et certes le voudra ;
car si ma volonté peut me tuer,
la sienne, n’étant pas de mon côté
pouvant le faire, quoi d’autre fera-t-elle ?

Présentation de l’édition de 2012 :
« Les Sonnets du poète Garcilaso de la Vega, né à Tolède en 1501, réalisent une synthèse originale de la tradition lyrique espagnole exprimée en vers savants – jusqu’alors sec, sentencieux et simple imitateur du lyrisme courtisan provençal – et des courants internationaux de son époque.

La traduction de Catherine François, faisant siens les défis de Garcilaso, parvient à égaler sa délicatesse, s’appuie sur les références de la poésie de la Renaissance française et ravive la présence du poète espagnol dans les milieux francophones, estompée depuis la dernière et unique traduction, plutôt prosaïque, datant de 1947. Une sélection de dix de ces sonnets fut publiée dans le Boletín Hispánico Helvético, (nº 5, printemps 2005), dirigé par le poète Jenaro Talens, coéditée par le Département de Langue et Littératures Romanes de l’Université de Genève et Editorial Visor de Madrid. Une nouvelle sélection de onze sonnets parut dans la revue dirigée par le poète Michel Deguy (PO&SIE, nº 137-138, Édition Belin, Paris, 2012) accompagnée d’une préface de Florence Delay.

À partir de cette nouvelle traduction en français des Sonnets – pour la première fois intégrale – il devient possible de contempler d’un regard nouveau l’œuvre du poète, évaluer aussi la critique garcilasienne habituellement conditionnée par des faiblesses nationalistes, affectives ou pittoresques, et reconnaître, par ailleurs, deux lignées jusqu’à un certain point opposées, bien que complémentaires, dans la poésie espagnole et la poésie française. »

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