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"La Croix" et les Apostats

vendredi 10 janvier 2020, par René Merle

Quand l’Église n’acceptait pas la République...


Ce n’est certes pas porter atteinte aux sincérités de la foi, que rappeler les crispations de l’Église catholique quand elle fut dépossédée de son contrôle sur la société. Ces imprécations de 1885 ne doivent pas apparaître hors-temps et faire sourire, car elles renvoient aujourd’hui, en ces temps de communautarismes monothéistes revitalisés, ou fraîchement implantés, à de nouvelles tentations de contrôle sociétal. Ainsi, nous lisons le 15 janvier 1885 dans La Croix, mensuel alors "officiellement" organe de l’église catholique, devenu quotidien en 1883 :

« LES DROITS DES APOSTATS
On se met en colère contre nous :
 Vous n’êtes pas raisonnable, vous attaquez des gens parce qu’ils ne sont mariés qu’à la mairie ou parce qu’ils mangent du porc le vendredi saint, comme s’ils étaient des malhonnêtes gens. Lorsqu’on n’a pas la religion catholique, on peut être honnête homme et marié civilement, et l’on peut alors manger du porc le Vendredi Saint.
C’est la doctrine des apostats de dire : tout est permis quand on est apostat ; tout est permis à MM. les Loysons [1] qui ont quitté l’Église de Jésus-Christ pour se faire hérétiques ou schismatiques ou francs-maçons.
Telle est la doctrine de tous les degrés de l’apostasie, depuis le prêche jusqu’au fond des bagnes, mais c’est aussi la doctrine de l’Église de Jésus-Christ à laquelle nous appartenons, de flétrir tous les apostats, à tous les degrés.
Certains journaux écrivent : « vous n’êtes pas de votre temps, vous flétrissez les enfouissements [2] et les mariages civils, mais ne voyez-vous pas comme ils augmentent, vous êtes débordé, c’était bien au moyen-âge, mais aujourd’hui vous n’avez plus le nombre, l’opinion vous échappe, vous devriez avoir la prudence de vous taire. (Le Temps [3]) ».
L’opinion nous échappe ! laquelle ? Celle de ceux qui n’en ont pas et qui ne comptent pas.
Écoutez, voici quelqu’un qui fut plus fou que nous ne sommes, c’était un homme petit de taille, qui écrivait en Grèce au temps où le paganisme et la prostitution florissaient dans les lois de ce pays encore plus qu’au Palais-Bourbon aujourd’hui. La loi admettait toutes les alliances et tous les divorces, et Saint Paul (c’est son nom), quand il écrivait ses épîtres, flétrissait devant la société des chrétiens, les adultères et les autres, avec une force que nous ne savons pas employer, nous, pour M. Hugues [4], M. Ferry [5], et pour tous ces illustres amateurs de la libre pensée, qui disent que l’homme n’a pas d’autre paradis que les porcs, et qu’il ne doit pas avoir d’autre étable ici-bas.
Les épîtres de Saint-Paul n’étaient adressées qu’à la réunion des chrétiens et le journal va dans les kiosques.
 Il nous semble que les épîtres de Saint Paul ont la fortune d’aller partout et les hérétiques, qu’elles flagellent si cruellement, sont condamnés, par une permission de Dieu, à les réimprimer par millions. M. Ferry finira par faire imprimer et distribuer la Croix avec ses fonds secrets ; malheureusement, elle n’est pas assez violente ; le Saint-Esprit ne souffle pas ici comme dans les épîtres de l’apôtre des nations.
Examinons un peu la doctrine que TOUT EST PERMIS QUAND ON EST APOSTAT, même le mariage civil, même l’enfouissement, même le revolver d’honneur [6]
Nous ne sommes plus soumis aux lois de l’Église, s’écrient les apostats ; nous en sommes sortis bruyamment ! C’est vrai, vous n’êtes plus soumis, en fait, c’est l’histoire de tous les enfants dénaturés qui maudissent leurs parents, cessent de leur obéir et vont vivre dans la débauche et faire des unions civiles en mangeant l’héritage qui vient du père de famille.
Si nombreux que soient les fils déserteurs de l’autorité paternelle, et quand même ils formeraient la totalité des cinq ou six enfants de cette famille, ils ne seraient pas moins criminels d’oublier sans aucun motif l’autorité légitime du père et de lui manquer de respect.
Dans la grande famille de l’Église, à laquelle appartient M. Ferry, qui est d’une souche très chrétienne, qui compte des saints et des guillotinés de 1793 dans ses ancêtres, il n’est qu’un fils révolté, qui a cherché à faire éclat en se mariant devant l’écharpe tricolore au lieu de le faire devant Dieu [7].
Il nie Dieu ; cela ne supprime ni Dieu ni ses devoirs. Nous flétrissons son crime ; vous dites : il est apostat ; c’est sa condamnation, et non son excuse.
M. Hugues sort d’un petit séminaire, comme Gambetta ; il a eu le baptême ; il ne va pas aux enterrements, il ne baptise pas ses petits, il convole au mariage à la façon de nombreux pensionnaires des Géraséniens que le Sauveur envoya se baigner dans la mer Tibériade, sans s’occuper de leur nombre ni de leur poids. C’est, nous dit-on, SON DROIT D’APOSTAT.
Mais enfin, si les apostats ont des droits, nous avons aussi des droits de fils fidèle. On nous dit : « Si vous les traitez comme ils le méritent, VOUS LEUR DONNEZ LE DROIT D’INSULTER L’ÉGLISE DE LA MÊME FAÇON. »
Ce raisonnement est curieux. En disant à ceux qui jettent des crachats à leur mère : « vous êtes des misérables », on leur permettrait de multiplier leurs crachats. Faudrait-il les féliciter ? Serait-ce un des droits des apostats qu’on écrive qu’un homme et une fille mariés à la mairie sont de légitimes époux ?
Alors, si toute prostitution doit être respectée, il faut aussi respecter ceux qui font le commerce de ces hontes, ce n’est qu’un degré de plus dans la religion des libres-penseurs. « Tout est permis aux apostats », dites-vous.
Eh bien non, il ne leur est pas permis d’exiger notre respect, et nous dirons ici avec Saint-Paul, écrivant d’illustres épîtres à un petit groupe de chrétiens : « Chassez ces gens-là, il ne vous est pas permis de les admettre, même à titre de tolérance, fussent-ils des millions et vous un seul et simple. »
LE MOINE.
P.-S. – Ceci répond à une note du journal protestant Le Signal, qu’on veut bien nous communique : mais nous comptons répondre plus carrément. »

Notes

[1Hyacinthe Loison, prêtre et prédicateur libéral et rationaliste, excommunié en 1869

[2Enterrements

[3quotidien "de référence", républicain conservateur

[4Clovis Hugues, poète et chansonnier, alors député socialiste. Voir ce mot clé

[5alors Président du Conseil

[6En novembre 1884, l’épouse de Clovis Hugues avait abattu un calomniateur persécuteur ; elle sera acquittée

[7Ferry avait épousé une protestante

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