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De Berkeley, du solipsisme, ou de nos moyens d’appréhender le monde, s’il existe

lundi 13 janvier 2020, par René Merle

Quiet de la réalité... du réel ?
"Le réel, c’est quand on se cogne", disait Lacan... Plus ou moins cogné par des problèmes de santé (merci les amis, ça va mieux), je n’ai guère douté de la présence de ce "réel"...
Ce qui, dans la logique de l’âge (les vieillards aiment remonter le temps, etc.) me renvoie à de frustes interrogations "philosophiques" d’antan.
Dans les antédiluviennes années 1950, jeune adhérent au P.C.F, j’avais été frappé de l’insistance avec laquelle ses écoles de formation (en ce temps, il y en avait, imaginez-vous !) combattaient la philosophie idéaliste de Berkeley (1685-1753), à grand renfort de Lénine (Matérialisme et empiriocriticisme, 1908) et de Politzer (Principes élémentaires de philosphie, 1935) ; ce qui, dans cette période tourmentée de guerres coloniales et de guerre froide, me paraissait quelque peu surréaliste : pourquoi s’acharner à contrer l’idéalisme absolu de l’évêque anglican, (selon lequel la réalité n’était en aucune façon garantie d’existence, puisque je ne la ressentais qu’à travers ma prise de conscience)... J’avais d’autres chats à fouetter. Mais je me disais qu’il était sans doute nécessaire d’en passer par là pour asseoir notre matérialisme (dialectique bien entendu)...
Pour autant, comme l’innocent qui regarde le doigt quand on lui montre la lune, je pensais que la thèse à dénoncer d’urgence était celle de Berkeley, qui rejoignait les fantasmes de tout enfant : "et si j’étais le seul au monde ? et tout cela n’est que le fruit de mon imagination et non pas de mes perceptions ?". Bref, j’étais fasciné par ces puérilités.
En fait, et je l’ai vite mieux compris, Lénine ne prenait prétexte de l’inanité de Berkeley que pour s’attaquer à un "ennemi" autrement important, l’empiriocriticisme : "Nous avons vu que l’idéalisme subjectif est le point de départ et le principe fondamental de la philosophie empiriocriticiste. Le monde est notre sensation, tel est ce principe fondamental qu’on s’efforce d’estomper, sans pouvoir y rien changer, à l’aide de petits mots tels que l’« élément » et de théories de la « série indépendante », de la « coordination » et de l’« introjection ». Cette philosophie a ceci d’absurde qu’elle aboutit au solipsisme, à ne reconnaître que l’existence de l’individu philosophant."
À l’orée du XXe siècle, en effet, confrontés à la révolution qui secouait la physique et les sciences sociales, les empiriocriticistesne ne niaient pas du tout, comme Berkeley, l’existence du monde extérieur (la matière !), mais ils constataient que la connaissance est une rencontre entre le sujet connaissant et l’objet considéré. Bref, la pensée ne reflète pas mécaniquement la réalité, elle la construit dans ce face à face dialectique.
D’où la fureur, a priori incompréhensible de Lénine qui aurait dû avoir d’autres chats à fouetter au lendemain de la révolution russe écrasée de 1905. Comme l’écrit le philosophe italien Preve [1], que j’ai beaucoup cité dans ce site, "Lénine, et peut-être en était-il conscient, en avait déjà "fait beaucoup" en substituant le Parti à la Classe. Cette substitution pouvait seulement être faite en maintenant le présupposé matérialiste engelsien que la connaissance est un simple "reflet" d’un monde externe qui n’existe que de lui même. Cette position de réalisme gnoséologie, désignée de manière erronée comme "matérialiste", n’était que la métaphore d’un fait bien plus important, c’est-à-dire que le capitalisme évoluait de lui-même "matériellement" vers le socialisme. La "matière", en d’autres termes, était seulement la métaphore de l’inéluctabilité du socialisme. En pratique, la pensée "reflète" cette évolution inéluctable. Mais voici qu’arrivent ces ennuyeux empiriocriticistes qui disent que la pensée ne "reflète" pas mais "construit". Intolérable. Cela signifie que, si nous ne construisons pas le socialisme, ce dernier pourrait bien ne jamais arriver de lui même."
En fait, comme le remarqua Preve, et avec lui bien d’autres comme Gramsci, Lénine s’est comporté en bon empiriocriticisme en intervenant de façon décisive dans le processus de révolution démocratique bourgeoise de février 1907 pour passer à la révolution bolchevik, au grand dam des sociaux démocrates occidentaux, y compris les "marxistes" comme Guesde, qui pensaient que la Révolution ne pouvait advenir que dans un ensemble de pays capitalistes développés.
Cf. : Gramsci et la Révolution d’Octobre
Mais revenons à mon étonnement et ma fascination première pour Berkeley. J’ai rencontré le même étonnement lorsque, jeune professeur au début des années soixante, j’enseignais la philo dans un lycée technique : ces jeunes gens, pour la plupart fils du peuple et projetés par anticipation dans une vie active de techniciens, n’arrivaient vraiment pas à comprendre pourquoi se martyriser à prouver l’existence d’une réalité dont le moindre mal de dents ou le moindre coup de pied au cul témoignaient. Bref, le solipsisme ne faisait pas recette, même si les doutes cartésiens rencontraient quelque compréhension, voire un vrai succès d’estime. Et c’est sans surprise, et plutôt satisfaits, qu’ils avaient un jour accueilli le fameux texte de Diderot, puisé dans La Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voyent...(1749), Lettre qui lui valut trois mois de prison...
En voici un extrait :
"On appelle idéalistes ces philosophes qui, n’ayant conscience que de leur existence et des sensations qui se succèdent au-dedans d’eux-mêmes, n’admettent pas autre chose : système extravagant qui ne pouvait ce me semble, devoir sa naissance qu’à des aveugles ; système qui, à la honte de l’esprit humain et de la philosophie, est le plus difficile à combattre, quoique le plus absurde de tous. Il est exposé avec autant de franchise que de clarté dans trois Dialogues du docteur Berkeley, évêque de Cloyne [2]– ; il faudrait inviter l’auteur de l’Essai sur nos connaissances [3], à examiner cet ouvrage : il y trouverait matière à des observations utiles, agréables, fines, et telles en un mot qu’il les sait faire. L’idéalisme mérite bien de lui être dénoncé ; et cette hypothèse a de quoi le piquer moins encore par sa singularité, que par la difficulté de la réfuter dans ses principes ; car ce sont précisément les mêmes que ceux de Berkeley. Selon l’un et l’autre, et selon la raison, les termes, essence, matière, substance, suppôt, etc. ne portent guère par eux-mêmes de lumière dans notre esprit ; d’ailleurs, remarque judicieusement l’auteur de l’Essai sur l’origine des connaissances humaines [4], soit que nous nous élevions jusqu’aux cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons jamais de nous-mêmes, et ce n’est que notre propre pensée que nous apercevons ; or, c’est là le résultat du premier Dialogue de Berkeley, et le fondement de tout son système. Ne seriez-vous pas curieuse [5] de voir aux prises deux ennemis dont les armes se ressemblent si fort ? Si la victoire restait à l’un d’eux, ce ne pourrait être qu’à celui qui s’en servirait le mieux : mais l’auteur de l’Essai sur l’origine des connaissances humaines [6], vient de donner dans un Traité sur les systèmes de nouvelles preuves de l’adresse avec laquelle il sait manier les siennes, et montrer combien il est redoutable pour les systématiques."

Notes

[1Constanzo Preve, Histoire critique du marxisme, Armand

[2Irlande

[3Condillac

[4Condillac

[5La lettre est adressée à une dame dont l’identité n’est pas révélée

[6Condillac

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