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Eugène Binet. 1840, de la situation des classes laborieuses

dimanche 13 janvier 2019, par René Merle

ou du nouveau prolétariat industriel. (Eugène Binet).

Pendant que les prolétaires de l’atelier, aux limites de l’artisanat, cherchaient justification de leur communisme chez Platon, Jésus ou les philosophes matérialistes du XVIIIe siècle, pendant que le typographe Proudhon passait en revue toute la métaphysique pour ébranler la propriété, pendant que le jeune Marx réglait ses comptes avec Hegel, les néo hégéliens et les jeunes hégéliens pour trouver dans la dialectique justification de son messianisme prolétarien, (et je vous renvoie sur tout cela à Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle), le capitalisme moderne s’installait déjà, en Angleterre d’abord puis en France, avec ses manufactures, ses usines-bagnes, son travail des enfants, donnant naissance à un prolétariat qui ignorait tout de la philosophie, du matérialisme et de la dialectique.

Ce n’est donc pas initialement dans les publications des penseurs que je viens d’évoquer qu’il faut trouver le tableau de la situation de cette nouvelle « classe laborieuse », mais dans les publications de philosophes et économistes bourgeois, qui mettaient le doigt sur la réalité de la paupérisation et de la misère ouvrière, à la fois pour s’alarmer de la dégénérescence de la chair à canon ainsi occasionnée, et pour mettre en garde la bourgeoisie du péril qui la menaçait. Leurs enquêtes ne pouvaient que renforcer la bourgeoisie dans sa peur des « classes dangereuses » mais en même temps devaient l’inciter, dans son propre intérêt, à trouver des remèdes.
Mais par ricochet, ils donnaient aussi une autre vision et une ample matière à réflexion aux jeunes philosophes contestataires comme Proudhon et Marx.

Ainsi le très respectable médecin et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, Louis-René Villermé, dressait en 1840 un épouvantable Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie.
Ainsi, en 1840 toujours, le très respectable académicien Eugène Buret publiait sa terrible enquête De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France : de la nature de la misère, de son existence, de ses effets, et de ses causes, et de l’insuffisance des remèdes qu’on lui a opposés jusqu’ici : avec l’indication des moyens propres à en affranchir les sociétés.
Vous pouvez facilement les lire sur internet ou en édition contemporaine.
J’extrais ces quelques lignes de la publication de Buret

L’extrême misère est une rechute en sauvagerie. – Vagabondage et mendicité.
Devrons-nous craindre maintenant d’être accusé d’exagération su nous assurons que l’extrême misère rejette les populations qu’elle frappe dans la vie sauvage, et qu’elle est par conséquent incompatible avec les progrès de la civilisation et même avec son existence ?
Les classes inférieures dont nous venons d’étudier la condition physique et la condition morale, sont peu à peu repoussées des usages et des lois de la vie civilisée, et ramenées à travers les souffrances et les privations de la misère à l’état de barbarie. Le paupérisme équivaut à une véritable interdiction sociale : les misérables ressemblent à ces bandes saxonnes qui, pour échapper au joug de la conquête normande, allèrent cacher sous les arbres des forêts leur nomade indépendance ; ce sont des hommes en dehors de la société, en dehors de la loi, des outlaws, et c’est de leurs rangs que sortent presque tous les criminels. Une fois que la misère s’est appesantie sur un homme, elle le déprime peu à peu, dégrade son caractère, lui enlève les uns après les autres tous les bienfaits de la vie civilisée, et lui impose les vices de l’esclave et du barbare.
L’incertitude de l’existence est le premier trait de ressemblance qui rapproche le pauvre du sauvage. Pour le prolétaire de l’industrie, comme pour le sauvage, la vie est à la merci des chances du jeu, des caprices du hasard : aujourd’hui bonne chasse et salaire, demain chasse infructueuse ou chômage, aujourd’hui l’abondance et demain la faine ; et comme ces alternatives ne dépendent pas de la volonté de celui qui les subit, comme il est impossible de les régler, il en résulte qu’il s’habitue nécessairement à l’insouciance de son sort, et ,e se donne pas la peine de prévoir les besoins de l’avenir. Celui-là seul qui sème et moissonne possède la prévoyance ; celui qui chasse ou qui joue ne connaît que le hasard et il attend tout du hasard ; pour lui le présent seul existe, l’avenir n’est pas. Voilà donc déjà une des premières vertus sociales, l’habitude de la prévoyance, rendue bien difficile et même impossible à l’ouvrier pauvre qui n’a pour vivre qu’un travail déprécié, qu’il n’est pas sûr d’échanger chaque jour contre le pain nécessaire à la vie. Quand nous en serons à l’étude des causes, nous verrons que l’incertitude de l’existence par le travail contribue pour une grande part à la démoralisation que l’on reproche aux classes inférieures.
L’éducation du pauvre, telle que nous l’avons vue surtout en Angleterre, est-elle autre chose que celle des sauvages, moins trop souvent, hélas ! les caresses de la maternité ! Ces petits enfants qui fourmillent dans la fange des rues de Liverpool et des autres grandes villes d’Angleterre sont élevés avec moins de soin assurément que les petits des chiens et des chevaux de la noblesse de ce pays. Chose étrange ! on s’occupe avec la plus louable attention, avec le plus heureux succès, de l’amélioration des races d’animaux, et l’on abandonne la race humaine dans le peuple à toutes les causes qui peuvent la dégrader et la corrompre !

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