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À propos de Tahiti et d’une fiction TV récente

jeudi 30 janvier 2020, par René Merle

Je suis en général assez bon public pour les fictions policières de France télévision, avec leurs couples problématiques d’enquêteurs. Même si parfois la règle du jeu implique le rappel d’une tradition ou d’une légende locales, chacun comprend que le propos n’est pas de nous donner une vision approfondie de la réalité actuelle du lieu. Si l’intrigue est bien menée, on ne boude pas son plaisir, d’autant que l’usage des drones nous offre de beaux paysages, que nous découvrons ou redécouvrons.
Par contre, je dois dire que j’ai un peu pété les plombs en regardant la série ficelée par France Ô, Tahiti PK 0. Non qu’elle ne m’ait pas intéressé. Au contraire, je l’ai suivie avec l’impatience qui est la loi ordinaire du feuilleton.
Mais quelle idée de nous présenter, histoire de faire pittoresquement couleur locale, une gendarme polynésienne gravement blessée qui, comme le dit la présentation, « découvre en sortant du coma qu’elle est sensible aux esprits de son île natale ». Mêler à de sombres et ordinaires histoires de spéculation immobilière un méli mélo de Mana, de pierre sacrée, d’apparitions et d’interventions des esprits des défunts n’apporte rien, bien au contraire, à la culture polynésienne étouffée par la colonisation et renaissante aujourd’hui.
France 3 avait quand même fait mieux en décembre avec son Meurtre à Tahiti (même schéma d’un flic métropolitain et d’une policière locale) où l’évocation où l’évocation d’Oro, - l’antique dieu des dieux polynésiens, maître de la fertilité et de la guerre - s’inscrivait très rationnellement dans l’économie du film.
Je sais que la propos de ce type de film n’est pas l’approfondissent d’une réalité tahitienne assez mal connue (c’est un euphémisme) en métropole, même dans une ville comme Toulon (où je vis), où sont nombreux les employés de l’État ayant travaillé en Polynésie lors des essais nucléaires, et où vit une importante colonie tahitienne.
En 2004, j’ai eu le plaisir de lire dans la revue Tahiti Pacifique [1] l’article suivant, qui faisait appel à mon point de vue sur la situation. Je doute qu’il ne soit plus de saison.

« Polar à Rapa Nui
René Merle, romancier à succès, place l’action de son cinquième livre en Polynésie. C’est l’histoire de Didier Achard, un auteur de B-D bien connu, qui va enterrer un frère assassiné et se retrouve mêlé à une étrange affaire de famille et de Milieu qui va l’amener à Rapa Nui, l’île de Pâques, en passant par Tahiti. Ce roman policier très passionnant et intelligent est en même temps une sévère analyse sociale sur l’état du monde d’aujourd’hui. Ses commentaires sur Tahiti, entre autres, sont éloquents. Extraits :
“Officiellement il réside là-bas, ce qui permet des combines fabuleuses : par exemple tu exportes à partir du territoire grâce à internet, sans payer d’impôt sur les bénéfices, et tu peux te domicilier dans un site extérieur pour éviter les coûts locaux du net, prohibitifs. En plus, avec la loi Pons, la défiscalisation, et grâce à ses contacts sur place, il se régale dans l’immobilier ! Il a raison d’en profiter, tant que ça dure ... Le nombre de blancs qui s’installent ... Des jeunes cadres, des sportifs, des affairistes, des marginaux ... Et des retraités, surtout des retraités ... En Polynésie, non seulement tu ne paies pas d’impôts sur le revenu, mais ta retraite gonfle... Du coup, on se bouscule... C’est peut-être ce que je ferai ! ( ... ) Effets pervers de la rente nucléaire, chute de l’activité productive, déficit commercial, spéculation immobilière effrénée, basculement vers la ville des fiers pêcheurs et agriculteurs convertis en sous-prolétaires, fin du nucléaire, reconversion touristique perverse et mal en point, jeunesse déboussolée, frustrée et explosive, autonomie interne du territoire et dominance du parti majoritaire, prébendes, proclamations identitaires officielles doublées d’une américanisation galopante...” Pour une fois qu’un livre de Métropole parle de nous... Un bon “polar”, un bon moment de lecture, et pour pas cher du tout ! ».

Notes

[1Tahiti Pacifique, mensuel d’information et d’économie, n°157 - mai 2004.

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