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1919 - Il y a 100 ans, l’assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg (15 janvier 1919)

mardi 15 janvier 2019, par René Merle

La réaction de l’Humanité et l’enquête d’Excelsior.

Compléments à l’article 1919 Berlin, centième anniversaire de la semaine sanglante (5-12 janvier)

Réaction des socialistes français


Voici l’éditorial de L’Humanité, journal socialiste, 19 janvier 1919, qui, au-delà du salut sincère, mais formel, à Liebknecht et Rosa Luxemburg, reflète bien la prudence qui se veut réaliste de la plupart des socialistes français, et le refus de "l’aventurisme" spartakiste.

" Depuis les premiers jours de novembre, l’Allemagne est en révolution. La colère du peuple a d’abord balayé la clique dirigeante et réduit à l’impuissance les classes possédantes. Le kaiser et le kronprinz se sont enfuis en Hollande, les trônes des États confédérés se sont effondrés. Hobereaux, magnats de l’industrie, pangermanistes et caste militaire sont rentrés sous terre, et la Parti socialiste a pris le pouvoir.
L’agitation est allée croissante. Dans la carence presque complète des partis bourgeois, la lutte s’est poursuivie entre les différentes fractions prolétariennes. Le vieux parti social-démocrate est maître de l’heure. Quant à l’extrême-gauche, résolue à profiter des circonstances pour établir un régime nettement socialiste, elle livre des assauts répétés au gouvernement issu de la révolution.

Le conflit, dans ces derniers jours, a pris une forme violente. La révolution allemande a connu à son tour ses journées de juin. [1]
Liebknechet et Rosa Luxemburg sont tombés sous les coups des soldats de l’ordre [2]. Tous les socialistes se rappellent leur lutte admirable menée pendant quatre ans contre la guerre. [3] Tous ont rendu hommage à leur sincérité, leur courage, leur énergie. Tous ont partagé leurs souffrances et leurs espérances. Tous ont salué en eux les apôtres de la Révolution, les champions irréductibles de l’idéal socialiste.
Leur mort nous plonge dans la tristesse et pèsera lourdement sur l’avenir de la Révolution allemande.
Mais, au-dessus des passions et des sentiments les plus respectables, il importe de discerner clairement les faits et les possibilités [4] . Il est indéniable que tous les socialistes voudraient que la Révolution allemande ne fût point seulement une révolution politique, mais une révolution économique, une révolution sociale, transformant de façon radicale le régime capitaliste en régime socialiste. Cette transformation est-elle possible en l’état actuel des choses en Allemagne ?
L’ancien empire du Kaiser mieux que tout autre pays, est mûr pour le socialisme. La concentration capitaliste y est avancée plus qu’ailleurs. L’industrie y avait, avant 1914, atteint un développement tel qu’on pouvait envisager la socialisation rapide. Les services publics y étaient également très perfectionnés, et le socialisme d’État pouvait facilement être transformé en socialisme proprement dit.
D’autre part, les puissantes organisations corporatives et politiques de la classe ouvrière fournissaient des cadres tout prêts, non seulement pour la période révolutionnaire, mais encore pour assurer et développer les conquêtes matérielles de la Révolution. C’est ce que comprenaient Liebknecht et ses amis, et c’est pourquoi ils demandaient qu’on allât directement au socialisme intégral sans s’arrêter à mi-chemin.
La conception de Liebknecht était logique, et elle aurait pu se réaliser si les obstacles nombreux ne s’accumulaient sur cette voie. L’opinion publique, malgré l’expérience de la guerre, ne pouvait se transformer du jour au lendemain.
Non seulement un changement aussi total n’était pas possible dans les masses plus ou moins au courant des choses de la politique, mais, dans la social-démocratie elle-même, des chefs nombreux et autorisés avaient pactisé avec l’impérialisme, étaient devenus, peu à peu, des hommes de compromis. [5]
Il faut donc, en outre, tenir compte de la situation internationale. L’Allemagne vaincue est prise à la gorge par les impérialismes alliés. L’Entente, qui songe à écraser par la force la Révolution russe, exerce en Allemagne une pression pour ce qu’elle appelle le maintien de l’ordre. Elle ne doit point laisser ignorer au nouveau gouvernement allemand que les conditions de paix dépendront de sa "sagesse", c’est-à-dire des garanties qu’il saura donner à la perpétuité des privilèges et de la propriété capitalistes.
Aussi comprend-on la perplexité dans laquelle se trouvent les socialistes indépendants - les Haase, les Bernstein, les Kautsky. [6] Ils sont débordés par les extrémistes de droite et de gauche [7]. Cependant, ce sont eux qui nous paraissent être dans le vrai. Tenant compte des difficultés de l’heure, tout en n’abandonnant rien de leur idéal, il comprennent qu’il n’est pas trop de toutes les forces organisées du prolétariat et de leur union pour faire face aux réactions du dehors comme aux réactions du dedans, et ne pas compromettre dans un jeu de hasard l’avenir de la Révolution allemande.
Les événements d’Allemagne sont loin de nous surprendre. C’est le contraire qui nous étonnerait. L’histoire montre que des événements aussi formidables ne peuvent se dérouler sans heurts, sans excès, sans luttes fratricides. La Révolution française et la Révolution russe nous ont fixées à cet égard.
Toutefois, nous ne saurions assez exprimer le vœu que ces luttes entre révolutionnaires fassent place à l’accord de tous les éléments sincères, et que, surmontant les obstacles, la République allemande s’engage dans la voie du socialisme, où tous les pays la suivront.

Paul MISTRAL" [8]

Sur la même première page, le quotidien socialiste donne les nouvelles de Berlin :
« Effervescence à Berlin.
Un désaveu du gouvernement.
Copenhague, 17 janvier. On mande de Berlin :
La nouvelle de l’assassina de Liebknecht et de Rosa Luxemburg a causé une énorme agitation dans les milieux ouvriers de toute l’Allemagne, où Liebknecht est maintenant considéré comme le grand martyr de la cause du prolétariat.
Dans les milieux politiques, l’événement est considéré comme une catastrophe et l’on s’attend à des troubles sanglants.
La grève générale semble imminente à Berlin. Dans ces conditions, il semble impossible que les élections puissent avoir lieu dimanche.
Les spartaciens rendent le gouvernement responsable du meurtre. Ils l’accusent d’avoir sciemment provoqué la catastrophe en transportant les prisonniers par les rues les plus encombrées de la capitale.
Le groupe spartacien semble gagner un grand nombre de nouveaux adhérents. L’opinion générale est que les jours prochains seront plus sanglants encore que les journées précédentes. Plusieurs chefs spartaciens ont été arrêtés hier, notamment Marchusson, directeur du Drapeau rouge. Mais Eickhorn, considéré maintenant comme le chef du parti spartakien, a échappé jusqu’ici à toutes les recherches. – (Radio).

Vers la grève générale
Copenhague, 18 janvier. – Selon les dernières nouvelles reçues de Berlin, les socialistes indépendants affirment que Liebknecht n’a pas tenté de s’enfuir, mais qu’il a été assassiné par les hommes de son escorte. Des témoins s’accordaient pour reconnaître qu’il a reçu en plein front une balle tirée à quelques mètres de lui.
Le journal des indépendants, Freiheit (Liberté) adresse aux ouvriers un appel en faveur de la grève générale. –(Radio.)

Le gouvernement réprouve le double crime
Bâle, 17 janvier – Une note officieuse de Berlin, 17 janvier, dit :
Le gouvernement publie officiellement des éclaircissements sur les circonstances qui ont provoqué la mort de Liebknecht et de Rosa Luxemburg :
Les coupables, dit-il, seront punis d’après la loi.
Les deux victimes avaient gravement failli envers le peuple allemand, mais elles pouvaient prétendre au droit qui punit les coupables, mais les protège aussi contre l’injustice. Un acte de lynchage comme celui qui a été perpétré contre Rosa Luxemburg fait la honte du peuple allemand. Chacun, quel que soit le parti, le condamnera moralement.
Dans l’affaire de Rosa Luxemburg, la loi a manifestement été violée. Dans le cas de Liebknecht, il y a encore lieu de rechercher si les prescriptions légales furent observées. Si elles furent violées, il faudra aussi intervenir énergiquement.
Les tristes événements de la semaine dernière ont montré malheureusement combien était grande la dépravation morale résultant de la guerre et combien on fait peu de cas de la vie humaine. Il est temps que la raison revienne un peu partout, si l’on ne veut pas qu’un fanatisme aveugle détruise toute valeur morale et matérielle dans la vie populaire allemande. - (Havas.)

Proclamation de Noske.
Amsterdam, 17 janvier. – On mande de Berlin :
Le commandant en chef Noske [9] annonce dans une proclamation à la population de Berlin que des troupes marchent aujourd’hui en nombre considérable sur les ville et que les faubourgs de l’ouest sont déjà occupés et protégés par la garde civique [10].
La proclamation ajoute :
Les divisions que je commande ne sont pas un instrument de contre-révolution, mais elles serviront à protéger les personnes et les biens, la liberté de la presse et l’exercice plein et entier du droit de vote aux élections à l’Assemblée nationale. Pour réaliser ceci, il faut désarmer, maintenir la liberté des communications et éviter tous les rassemblements dans les rues. – (Havas.)

L’enquête d’Excelsior.


L’assassinat de Karl Liebknecht (1871-1919) est évoqué par le grand quotidien populaire illustré Excelsior, 11 mai 1919.

Excelsior avait déjà couvert à chaud, mais de façon purement factuelle (des photos, un bref reportage) les événements de janvier 1919 à Berlin. L’article de Maurice Berger, lieutenant de l’armée belge, offre aux lecteurs une vision bien plus approfondie. Il avait été envoyé en mission militaire en Allemagne au lendemain de l’armistice et publie en 1919 chez Grasset La nouvelle Allemagne, Enquêtes et témoignages.

Après une longue présentation biographique de l’inflexible internationaliste Karl Liebknecht, qui paya de prison son opposition à la guerre impérialiste, l’article en vient à la situation allemande après l’armistice, et je le « prends » là. Le premier gouvernement est dominé par les « majoritaires », sociaux-démocrates ayant soutenu jusqu’au bout l’Union sacrée. En 1917, ces « majoritaires » avaient exclu du parti les opposants à cette politique, qui formèrent plusieurs groupes, notamment les Indépendants (USPD) et les Spartakistes.

Le « Drapeau rouge
On propose à Liebknecht d’entrer dans le gouvernement, mais il répudie toute compromission avec les majoritaires, qui ont approuvé Brest-Litovsk [11] et soutenu la guerre jusqu’au bout. Au cours d’un grand meeting, il fonde, avec Rosa Luxembourg [12] Die Rothe Fahne, - le Drapeau rouge – qui sera l’organe des spartakistes ; Ebert, Scheidemann [13] et leurs amis sont accusés de tromper l’Allemagne et le monde, et de vouloir sauver le militarisme au lieu de l’égorger.
Des troubles éclatent au début de décembre [1918] Des régiments massacrent, dans les rues, des manifestants sans armes.
Le mouvement antirévolutionnaire s’accentue. On veut faire disparaître les matelots et les gardes républicains [14] ; on crée des régiments de volontaires encadrés par des officiers recrutés en majorité dans la noblesse [15].
Les spartakistes tiennent, à la fin de décembre, un congrès, au cours duquel, - pour se distinguer des (socialistes) indépendants, qui ont accepté de traiter avec les (socialistes) majoritaires, - ils fondent le « parti communiste ». C’est à cette occasion que Radek est venu à Berlin, comme représentant de la République des Soviets russes [16].
Radek n’apportait pas d’argent, assurent les amis de Liebknecht. Il est exact que des fonds russes nous aidèrent à préparer la révolution, mais ils furent distribués pendant la guerre, après Brest-Litovsk, par Ioffe, l’ambassadeur bolchevik à Berlin. Les « soldats » du spartakisme ne touchèrent pas de salaire, comme on a voulu le faire croire ; c’étaient des prolétaires qui luttaient pour un idéal : c’est pourquoi ils ont pu tenir en échec plusieurs jours, les mercenaires du gouvernement qui étaient abondamment pourvus du matériel de guerre le plus moderne.

La révolution de janvier
Nous voici à la révolution de janvier. Qui la prépara ? Quel mot d’ordre la déclencha ? Qui la dirigea ?
C’étaient des agents provocateurs, disent les spartakistes. Le gouvernement avait besoin de troubles pour se débarrasser de Liebknecht, de Rosa Luxembourg (spartakistes), d’Eichhorn [17], de Ledebourg [18], de tous ceux qui le gênaient.
Ebert-Scheidemann [19] exigèrent la démission d’Eichhorn ; c’était provoquer les ouvriers, qui voulaient tous le maintien du préfet de police.
De grandes démonstrations eurent lieu le dimanche 5 janvier. La grève est proclamée le lendemain ; les manifestations continuent : la plupart des manifestants sont d’anciens soldats qui ont gardé leurs armes. [20].
Les journaux bourgeois accusés de tromper l’opinion publique pour soutenir le gouvernement majoritaire ou même l’ancien régime, ont exaspéré le peuple. Brusquement, la colère se tourne contre eux ; on s’en empare ; on s’y barricade ; on décide qu’ils paraîtront désormais sous la censure du peuple. On espère que le sang ne coulera pas ; de grandes pancartes portent : « Frères, ne tirez pas ! »
Mais les agents provocateurs interviennent ; des coups de fusil éclatent ; des gens tombent.
La situation reste indécise pendant la première moitié de la semaine. [21] est entré au gouvernement ; les troupes affluent : des mitrailleuses, des minenwerfers [22], des canons sont mis en batterie.
Le dimanche 12, les spartakistes ont compris qu’une plus longue résistance est devenue vaine ; ceux du Vorwærts [graphie de l’article pour Vorwärts, journal social-démocrate désormais tenu par les Spartakistes] envoient six parlementaires sans armes pour traiter avec les assiégeants ; ces parlementaires sont assassinés, et les massacres continuent.
Liebknecht était adversaire de la force brutale, mais, une fois entraîné par la masse, il avait résolu de tenter un suprême effort pour arracher définitivement les armes du militarisme : ce fut le militarisme qui étouffa l’émeute.

Arrestation de Liebknecht.
Liebknecht et Rosa Luxembourg se réfugièrent alors dans une maison amie à Wilmersdorf, à l’ouest de Berlin ; ils continuaient à y voir quelques amis sûrs, et à faire paraître Die Rothe Fahne. Le 15, vers cinq heures de l’après-midi, la maison est cernée par la garde bourgeoise de Wilmersdorf, et les deux révolutionnaires sont arrêtés.
Liebknecht est conduit dans une école du quartier, d’où on demande des instructions à l’hôtel Eden, le quartier général du corps de cavalerie de la garde qui a pris une part prépondérante dans la répression de l’émeute.
A 9 heures, des officiers de la garde bourgeoise de Wilmersdorf le conduisent à l’hôtel Eden. Rosa Luxembourg le suit à une demi-heure d’intervalle ; les deux célèbres révolutionnaires ne se reverront plus…
Quelle est la vérité sur le drame qui se déroula de 9 heures à 11 heures ?
Le lendemain matin, les journaux publièrent en Dernière Heure : « On annonce que Liebknecht et Rosa Luxembourg auraient été arrêtés. »

Double assassinat
A midi, le Berliner Zeitung am Mittag annonçait en manchette : « Liebknecht, en fuite, a été fusillé ; Rosa Luxembourg a été lynchée par la foule. »
Tous les journaux qui suivirent publièrent un récit du drame. C’était un rapport officiel de l’état-major du régiment de cavalerie de la garde.
Voici, en substance, le passage essentiel de ce document :
« … une foule énorme était amassée devant l’hôtel Eden et voulait lyncher les deux spartakistes. Pour les soustraire à la fureur populaire, on voulu les transporter séparément à la prison de Moabit. Liebknecht fut emmené le premier. Au moment où il s’installait dans l’auto, un homme lui asséna un coup de bâton qui lui fit une plaie à la tête.
L’auto partit rapidement en prenant un chemin détourné par le Tiergarten, pour dépister la foule. Il y eu une panne. On voulu continuer à pied jusqu’au stationnement de voitures le plus proche. A peine descendu de l’auto, Liebknecht se mit à fuir. Ses gardiens tirèrent dans sa direction plusieurs coups de feu, qui l’atteignirent mortellement… »
Une note de la police ajoutait :
« Cette nuit, le corps d’un inconnu, tué par balles de fusil, a été transporté à l’ambulance du Zoologicher Garten. Ce corps, conduit à la morgue, a été reconnu comme étant celui de Karl Liebknecht. »
Le frère aîné du révolutionnaire courut immédiatement à l’ambulance du Zoologicher Garten, qui est située presque en face de l’hôtel Eden, et releva en effet sur le registre : « A 11 h. 20, le corps d’un inconnu est apporté dans une auto militaire par le lieutenant Lippmann. »
Les gardiens de Liebknecht, après l’avoir abattu, ne s’étaient-ils donc pas souciés de son cadavre ? Qu’est-ce que ce lieutenant Lippmann et cette auto militaire ? Pourquoi cette intervention de l’état-major du corps de cavalerie de la garde, - l’état-major de la réaction, - qui n’avait rien à voir dans un interrogatoire qui était l’affaire de la police, des tribunaux ou du gouvernement ? Quelle étrange fatalité que cette panne au point le plus obscur et le plus désert du Tiergarten, réparée dès que Liebknecht eut été abattu ! Comment admettre, enfin, cette fuite d’un homme seul, blessé, désarmé, qui se sait entouré de ses pires ennemis, le doigt sur la gâchette du revolver, prêts à l’abattre au moindre geste ?
Les invraisemblances du récit officiel n’échappèrent à personne, et la Rothe Fahne, la Freiheit, la Ruhr Zeitung, la Republik dénoncèrent l’assassinat politique.
La famille Liebknecht et les socialistes indépendants réclamèrent un tribunal extraordinaire pour éclaircir le mystère ; ils voulaient éviter, à tout prix, un tribunal militaire.
Mais le gouvernement avait partie liée avec l’état-major de la division de cavalerie de la garde qui l’avait sauvé en écrasant la révolution. Il résista tant qu’il le put, mais l’émotion croissante de l’opinion publique la contraignit finalement à une enquête qu’il confia à un tribunal militaire. Cette enquête ne tarda pas à révéler les mensonges de la version officielle. La foule hurlante sur laquelle s’était édifié tout le récit, n’a jamais existé ; les rues conduisant à l’hôtel Eden étaient barrées et aucun civil ne pouvait s’en approcher.

« Est-ce que ce cochon vit encore ? »
La blessure que Liebknecht portait à la tempe n’avait pas été produite par u coup de bâton. Le général von Hoffmann, commandant de la division, et son chef d’état-major, le hauptmann von Pétri, se trouvaient à l’hôtel Eden et dirent, au moment où le révolutionnaire était emmené vers l’auto : « Est-ce que ce cochon vit encore ?... »
C’est alors qu’un hussard lui asséna un coup de crosse sur le crâne. cette brute, qui se nomme Otto Runge, a été arrêtée.
Le procès des meurtriers commence aujourd’hui même devant le tribunal du corps de cavalerie de la garde. Runge et six officiers comparaissent pour répondre du double assassinat de Liebknecht et de Rosa Luxembourg.
L’auto qui emmena Liebknecht au Tiergarten était conduite par un soldat ; six officiers de la division de cavalerie de la garde l’accompagnaient.
Après deux mois de recherches et de perquisitions, faites toujours sous la poussée de l’opinion publique, les officiers furent arrêtés à leur tour. Parmi eux se trouvaient l’oberleutnant et le leutnant Pflugh-Hartung, deux frères, et le leutnant Lippmann, qui apporta le corps d’un « inconnu » à l’ambulance du Zoologicher Garten. Le hauptmann Vogel, inculpé d’avoir excité les soldats à lyncher Rosa Luxembourg, est également au nombre des inculpés.

La vérité sur le drame.
Maintenant la vérité sur tout le drame est trop simple pour qu’il soit besoin de la raconter.
Liebknecht, l’ennemi le plus irascible du militarisme, voué à l’état-major de la division de cavalerie de la garde a été conduit au Tiergarten pour y être assassiné.
Et, lorsqu’il apporte le corps à l’ambulance du Zoologicher Garten, si le lieutenant Lippmann n’en fait pas connaître l’identité, c’est uniquement pour avoir le temps de fixer dans un rapport officiel, avant que les journaux n’annoncent la mort du tribun, la grossière mise en scène que l’on sait.
A cette heure, Rosa Luxembourg avait été, elle aussi, massacrée par la soldatesque.
Liebknecht et Rosa Luxembourg disparus, Ledebourg arrêté, Eirhhorn en fuite ; le gouvernement Ebert-Scheidemann-Noske dut se dire, ce jour-là, que le spartakisme avait vécu… [23]
Et pourtant, dix jours plus tard, 100.000 hommes défilaient, farouchement muets, sous les mitrailleuses de la troupe. Ce peuple conduisait Liebknecht et trente autres révolutionnaires au cimetière de Friedrichfelde ; un cercueil était vide : celui de Rosa Luxembourg, dont on ne retrouva jamais le corps.
Liebknecht a-t-il été entraîné par les troubles fomentés par des agents provocateurs – ainsi que l’affirment ses amis – ou bien fut-il l’un des organisateurs principaux de la Révolution – ainsi que nous penchons à la croire ?
Un fait reste du moins acquis : c’est qu’il voulait une dictature spartakiste, alors que l’expérience de la Russie bolchevik avait montré, même aux esprits les plus épris de démocratie, les dangers de ce régime.
Mais l’égarement de quelques jours doit-il faire oublier la noblesse de toute une vie ?
Liebknecht a pu se tromper, mais il s’est du moins trompé sincèrement. Il a cru que la révolution et la dictature prolétarienne étaient la seule façon de rompre totalement avec le passé, d’arracher à jamais les armes des mains du militarisme, d’égorger définitivement l’ancien régime.
Toute sa vie de tribun et d’avocat des pauvres proteste contre tout mobile de vanité ou d’intérêt.
Et malgré sa faute du 4 août 1914 [24] et son erreur finale, l’Entente garde le souvenir des efforts courageux du fils de Guillaume Liebknecht [25] et des persécutions qu’il endura pour reprendre la tradition de son père et lutter contre les abominables puissances qui déchaînèrent la plus horrible de toutes les guerres.

Maurice BERGER. »

Notes

[1juin 1848 - écrasement du prolétariat parisien par les républicains bourgeois et petits-bourgeois

[2le journal ne précise pas que ces soldats "de l’ordre" sont les Corps francs réactionnaires, auxquels la direction socialiste a fait appel

[3"lutte admirable" contre la guerre qui n’a été en aucun cas celle des socialistes français. Liebknecht n’est encensé comme s’il avait en fait pris parti pour la France

[4la fameuse "analyse concrète d’une situation concrète", chère aux Marxistes

[5Pour autant, au-delà de cette claire condamnation, l’édito continuera à souhaiter l’union avec ces "chefs nombreux et autorisés".

[6Il s’agit du parti créé en 1917 par les socialistes désireux de mettre fin au conflit

[7Les spartakistes, qui avaient adhéré au parti socialiste indépendant, viennent de le quitter en décembre 1918

[8Paul Mistral (1872), député de l’Isère, avait initialement approuvé l’Union sacrée. Il souhaitera ensuite, avec d’autres minoritaires, un règlement rapide et juste du conflit. On le retrouvera en 1920 parmi les "Centristes" qui refusent l’adhésion sans conditions à la IIIe Internationale

[9Noske, dirigeant de l’aile droite du Parti social démocrate, avait été promu ministre des armées. Gouverneur de Kiel, il avait durement mâté les mutineries de la fin de la guerre et avait toute la confiance du haut-état major. Il va jouer un rôle décisif dans l’écrasement du spartakisme ;

[10en fait, les Corps francs créés à l’initiative de l’état-major monarchiste

[113 mars 1918 - paix d’annexion avec la Russie soviétique

[12graphie française de Luxemburg

[13Dirigeants sociaux démocrates « majoritaires » au pouvoir

[14Unités armées issues de l’insurrection de la flotte et de l’armée en novembre décembre 1918

[15Les Corps francs

[16Militant révolutionnaire polonais, envoyé par les Bolcheviks pour conseiller les communistes allemands

[17dirigeant des Indépendants, préfet de police en 1918 ; sa destitution entraînera la grève générale et le soulèvement populaire

[18indépendant USPD, proche des spartakistes

[19ministres sociaux-démocrates

[20Ce mouvement spontané n’est pas le fait des Spartakistes, qui s’y associent aussitôt

[21Le Comité d’action révolutionnaire, mis en place au lendemain de la manifestation du 5, groupe Spartakistes et Socialistes indépendants de l’USPD. Mais il est divisé sur la marche à suivre[]. Noske [[ce dirigeant social démocrate avait écrasé dans le sang la révolte rouge de Kiel en novembre 1918. [Ministre des armées, il va donner le feu vert aux Corps francs

[22mortiers

[23Tous trois dirigeants sociaux-démocrates désormais dirigeant le gouvernement. Noske se félicitera publiquement de l’épisode, en couvrant les criminels et déclarant qu’il fallait bien que quelqu’un fasse le sale travail.

[24il avait par discipline voté les crédits de guerre

[25figure historique de la social démocratie allemande, ami d’Engels

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