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1918 - 10 novembre, la Révolution allemande en marche ?

mardi 13 novembre 2018, par René Merle

À propos de la réaction du parti socialiste S.F.I.O.

Il est souvent douloureux, mais jamais vain, de comparer les espérances nées d’un grand événement, aux dénis qui les suivront. Ainsi de cette réaction du parti socialiste S.F.I.O à la vague révolutionnaire qui, en quelques jours, amena l’Empire allemand à capituler.
(Je donne in fine en notes quelques précisions et explications).

Depuis le début de 1918, en écho à la révolution soviétique d’octobre 1917, les manifestations et grèves contre les conditions de vie imposées par la guerre s’étaient transformées en protestations contre la guerre elle-même.
A partir de la mutinerie des équipages de la flotte de Kiel, le 3 Novembre, de Hambourg à Munich, de Berlin à Strasbourg une vague insurrectionnelle accompagnée de la formation de Conseils d’ouvriers et de soldats (« Conseil » se dit « Soviet » en russe) déferle sur l’Allemagne.
Le mouvement avait le soutien des dissidents socialistes l’USPD [1] et particulièrement les Spartakistes  [2]

Mais la direction du puissant parti social-démocratie allemand (SPD), largement majoritaire dans la classe ouvrière, ne soutenait le mouvement que pour le désamorcer, et le combattre si besoin était.
Après l’abdication du Kaiser, l’État-major choisit de porter au pouvoir le dirigeant social-démocrate Ebert. À lui de faire « le sale travail » : assumer l’armistice et de casser le mouvement des Conseils.

Voici l’éditorial de l’Humanité journal socialiste, du 10 novembre 1918. Il est signé Marcel Cachin [1869], alors directeur du journal. Militant actif du courant guesdiste révolutionnaire, il avait comme Guesde soutenu l’Union sacrée de 1914 au nom de la défense de la République contre les Empires autoritaires. Il avait été mandaté en 1915 pour inciter les socialistes italiens à soutenir l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des Alliés [3]. Puis, progressivement, il s’était rapproché du courant pacifiste, minoritaire au sein du Parti mais très actif. En octobre1917, au contraire de nombre de dirigeants socialistes, dont Guesde, il avait salué la Révolution bolchevik comme socialiste et salutaire.

« La Révolution en marche
D’après les nouvelles de la dernière heure, l’armée allemande serait en plein désarroi, et sa résistance serait brisée.
Ce subit anéantissement de la plus puissante force militaire qui ait jamais été dressée est un des plus grands actes de l’histoire, et voici déjà qu’apparaissent les conséquences sans limites.
Les vingt-deux monarchies d’outre-Rhin [4] vont être balayées par la tourmente, le Kaiser en tête, tout cet odieux monde de rois et de princes va disparaître de la scène. La prophétie wilsonienne sera demain réalisée : les temps sont venus où les peuples seuls vont être appelés à prendre la parole.
Aussitôt, une sourde inquiétude commence à s’emparer d’une partie des vainqueurs. Les rois et les empereurs disparus, on se demande, dans nos milieux bourgeois, quelle est la force qui va les remplacer ? Que va devenir l’Europe centrale ? A quelle espèce de gouvernement vont donc se confier les nations libérées ?
Or, partout, c’est le prolétariat qui entend profiter de ces circonstances prodigieuses. Ce n’est plus seulement en Russie que la République va s’engager dans le chemin du socialisme. Dans tous les pays balkaniques, dans les morceaux d’Autriche qui subsistent [5], en Bavière, en Allemagne comme en Bulgarie [6], les promoteurs du mouvement nouveau sont les leaders du socialisme international.
Certains redoutent l’avènement, à Berlin, d’un gouvernement révolutionnaire. A Munich, c’est le minoritaire Kurt Eisner, hier encore en prison, qui chasse le roi de Bavière : il déclare que son idéal est « une république sociale dans le cadre de la Société des Nations du président Wilson » [7]. A Vienne, Victor Adler dirige les affaires étrangères [8]. En tous lieux, là où naît la République, elle s’oriente, comme chez nous, en 48, vers les solutions socialistes.
Non ! Décidément cette guerre ne se termine pas comme les autres guerres ! Depuis cinq ans, les peuples ont souffert le martyre ; ils ont saigné de toutes leurs veines ; ils ont aperçu à plein les résultats auxquels aboutit la pseudo-civilisation qui a conduit le monde à cet abîme de maux. Pourquoi s’étonner s’ils veulent désormais ne plus se fier qu’à eux-mêmes du soin de se conduire ?
Marcel CACHIN »

Quand Marcel Cachin écrit : « En tous lieux, là où naît la République, elle s’oriente, comme chez nous, en 48, vers les solutions socialistes », il fait évidemment allusion à la naissance de la Seconde République, en février 1848. Soixante dix ans après, le souvenir ne s’en était pas vraiment éteint. Mais Cachin savait bien qu’après les espérances socialistes de mars-avril 1848 survint l’écrasement de l’insurrection prolétarienne de Juin et la mise au pas du mouvement socialistes.

C’est hélas ce qui adviendra de la Révolution allemande. En janvier 1919, le gouvernement social démocrate d’Ebert fera appel aux corps francs d’extrême droite et aux unités militaires pro-impériales pour écraser le mouvement spartakiste. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht furent exécutés. Le Parti social démocrate utilisa l’audience qu’il avait acquise depuis plus de trente ans pour persuader ses électeurs qu’il fallait refuser l’aventurisme spartakiste et asseoir une République réformiste. On sait ce qu’il adviendra de cette République en 1933. Le fossé de sang creusé entre spartakistes et sociaux démocrates avait empêché la création d’un front commun contre la montée du nazisme.
A Budapest, la prise du pouvoir par les communistes avait été légale et pacifique. La République hongroise des conseils sera abattue en août 1919 par les troupes françaises et roumaines, qui portèrent au pouvoir l’amiral Horthy, futur allié d’Hitler et promoteur d’une terrible terreur blanche anticommuniste et antisémite.

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Notes

[1Né en février 1917, l’USPD (Parti social-démocrate indépendant) était une importance dissidence du Parti social-démocrate (SPD). Dans la lutte contre la guerre impérialiste, il regroupait des éléments réformistes et des éléments révolutionnaires (les Spartakistes)

[2Les Spartakistes, initialement groupe oppositionnel à l’intérieur du SPD, créé dès 1915 par Rosa Luxemburg, Franz Mehring, Karl Liebknecht. Ils s’opposaient à la politique de guerre au service du capital, et le payèrent de la prison. Ils furent le noyau du futur Parti communiste allemand.

[4En fait l’Empire regroupait 25 États fédérés, plus la Terre d’Empire d’Alsace-Lorraine.

[5L’Empire austro-hongrois en déroute a signé l’armistice le 3 novembre. La Tchécoslovaquie avait proclamé son indépendance le 28 octobre et le gouvernement hongrois avait rompu son allégeance au pouvoir impérial le 1er novembre. La Pologne, la Serbie, la Roumanie annexaient d’autres parties de l’Empire austro-hongrois. La République d’Autriche allemande fut proclamée le 12 octobre

[6Le royaume bulgare était l’allié des Empires centraux. Après l’armistice signé le 29 septembre, et l’abdication du Roi, la guerre civile opposait les insurgés républicains et socialistes aux militaires fidèles à l’ancien régime, appuyés par des contingents allemands.

[7Le journaliste et écrivain Kurt Eisner [1867], dirigeant socialiste passé à l’USPD en 1917, proclame le 8 novembre la République libre de Bavière (Conseils ouvriers, Fédération paysanne, SPD, USPD) dont il est premier ministre et ministre des affaires étrangères. Il sera assassiné par un extrémiste de droite, juste avant la proclamation de la République des Conseils de Bavière.

[8Le médecin Victor Adler avait fondé en 1888 le parti ouvrier social démocrate d’Autriche et il en était le président.
Membre du gouvernement provisoire, il meurt le 11 novembre 1918, à la veille de la proclamation de la République autrichienne !

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